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Quand la culture rencontre l’action
sociale
Réflexions à partir de quelques exemples de terrain
Sylvie Rouxel
L’intégralité de ce texte a été originellement publié dans le numéro 4
de la revue Cédias sur les émergences culturelles. Nous en reprenons
la majeure partie avec l’accord de son auteur Sylvie Rouxel et de la
revue Cédias.
Cette contribution tente de mettre en avant l’articulation entre les
actions culturelles et artistiques et l’action sociale. J’ai été
amenée à réfléchir à ces questions aussi bien dans mes recherches que
dans le cadre de la préparation d’un nouveau diplôme délivré par le
Conservatoire national des arts et métiers le « Bachelor responsable
de projets collectifs en insertion, option : insertion par la culture
», diplôme de niveau bac +3.
C’est dans ce cadre précis que j’ai mené une enquête auprès de
différents acteurs sociaux qui, dans leurs missions – qu’elles soient
au niveau municipal, associatif ou artistique – mettent en place des
projets d’action culturelle dans lesquels s’articulent ces deux
dimensions : insertion et culture. Au cours de cette étude, j’ai
rencontré une série de professionnels dont la mission est de mettre en
place des actions touchant des publics qualifiés – selon le point de
vue d’où l’on se place – de « spécifiques », « difficiles », « en
difficulté », « sensibles », « jeunes », « primo-arrivants », «
atypiques » … et la liste n’est pas exhaustive et peut changer en
fonction des directives institutionnelles, des milieux professionnels,
des politiques mises en place. Je ferai référence, dans cette
contribution, à deux exemples, en sachant qu’il en existe une pléthore
en région parisienne ainsi que sur toute la France. Il ne faut pas
voir dans ces exemples des idéaux types, qui seraient la référence à
prendre. Il faut plutôt les voir comme le témoignage d’une réalité qui
prend de plus en plus d’ampleur, depuis maintenant une bonne vingtaine
d’année, et qui questionne les positions et les rôles des acteurs
mobilisés dans ce type d’action. Les initiatives publiques ou privées,
dans lesquelles l’action sociale rencontre l’action culturelle et
artistique, ne sont pas neuves. Elles s’inscrivent dans une lignée
historique attachée aux mouvements d’éducation populaire du début du
siècle dernier, ainsi que dans les politiques culturelles, plus
récemment mises en place au niveau local et national. Il n’est donc
pas novateur d’affirmer que l’art et la culture servent l’action
sociale, au sein des écoles, des institutions les plus fermées, comme,
par exemple, les hôpitaux ou les prisons, mais aussi au sein des
centres sociaux, des maisons de jeunes et de la culture, des maisons
de quartier, dans les services municipaux, les associations… et la
liste pourrait se poursuivre. Au regard de la diversité et de la
multitude d’exemples, il semble qu’il y ait un véritable consensus sur
cette question. Et pourtant, dans les faits, cette évidence pose
question. En effet les diverses actions en direction de ces publics «
spécifiques », dans la pratique culturelle1 ou dans la pratique
artistique2, mobilisent une série d’acteurs sociaux dont les objectifs
peuvent être antagonistes. Je pense, par exemple, aux élus et aux
artistes dont les logiques parfois ont du mal à se rencontrer, je
pense aussi aux travailleurs sociaux et à leurs connaissances du
terrain et des publics qu’ils côtoient3. En tout état de cause, ces
multiples projets qui mettent en lien l’insertion et la culture
partent du principe, acquis en tout cas dans les représentations
collectives, que la culture et l’art sont des agents de socialisation
au même titre que la formation ou l’emploi. Les projets d’action
culturelle en direction de ces publics mettent en avant une certaine
prise de conscience du pouvoir structurant et socialisateur de l’art
et de la culture. De plus, aujourd’hui, la persistance des
problématiques en lien avec l’idée d’insertion, rend possible
l’utilisation de l’action culturelle en vue de l’émancipation sociale
des individus et de la constitution d’une dynamique collective.
Pourtant, dans les faits, il apparaît que cette évidence est mise en
suspens. Pourquoi ? L’idée d’insérer socialement, politiquement et
culturellement ces « publics spécifiques » par le biais de la culture
et de l’art, induit l’idée d’une instrumentalisation de l’art et de la
culture. Cela pose le problème de la fonction sociale de la culture et
de l’art. Sans vouloir entrer dans les débats philosophiques,
idéologiques et politiques sur cette question, il est intéressant de
voir que la culture, alors qu’elle est dans sa définition partie
prenante du social, a été catégorisée et réduite à la culture dite
cultivée – c’est-à-dire celle des élites, ceux qui la pratiquent et en
connaissent les références et les codes –, marginalisant alors « ceux
qui ne la côtoient pas ». Comme si la « vraie culture » n’était
accessible qu’à une élite. Il est clair, qu’au regard des « pratiques
culturelles des Français », cette tendance n’a pas dérogé depuis
qu’une même enquête se réitère tous les dix ans4. Ce sont toujours les
mêmes catégories de personnes (les surdiplômés, les cadres supérieurs,
les professions libérales, etc.) qui déclarent avoir une pratique
culturelle intense, confirmant ainsi les démonstrations de Pierre
Bourdieu en matière de déterminisme social. Qu’en est-il alors des
différentes actions menées sur le terrain, qui visent justement à
infléchir ces données statistiques ?
La pratique de la langue au moyen du théâtre : l’exemple du « Voyages
de l’espoir »
Cet exemple a pour but d’évoquer les problématiques de publics
spécifiques et l’effet intense et structurant que produit le théâtre
sur cette population. J’ai été amenée à assister à un spectacle au
théâtre du Soleil en octobre dernier. Ce spectacle était le résultat
d’un travail, mené pendant six mois, par le théâtre du Soleil en
partenariat avec une association5, dans le cadre d’un atelier de
théâtre et d’apprentissage de la langue française. Ce travail
d’atelier a pour objectifs de faire apprendre une langue étrangère à
travers le théâtre. Sur scène, vingt-cinq comédiens qui n’ont pas pour
vocation de l’être. Tous demandeurs d’asile, récemment ou moins
récemment arrivés en France7, ne parlant pas ou très peu le français,
ils se sont retrouvés sur le plateau et partageaient, entre eux et
avec la salle, leurs blessures et leurs espoirs. Pouvoir lier, relier,
se reconstruire à travers l’apprentissage d’une langue étrangère et le
traduire au moyen du théâtre relève d’une réelle performance de la
part de tous ces acteurs, qu’ils soient demandeurs d’asile, metteur en
scène ou organisateurs de la formation. La finalité spectaculaire de
cet atelier prend un double intérêt, pouvoir à travers le jeu et le
théâtre s’exposer, et donc se mettre d’une certaine manière en danger,
certes symbolique, mais quand même ! Ce danger est alors sublimé, loin
de celui réellement vécu quelques mois auparavant ; ils racontent, ils
témoignent et n’oublient pas. Créer, dans une langue qui n’est pas sa
langue maternelle, pouvoir exprimer et dire, on ne peut qu’être
convaincu des vertus du théâtre, comme outil socialisant. Se mettre
sur scène et pouvoir prendre de la distance avec son histoire parfois
tragique – jouer en fait ! – se détacher… La langue dans cette
expérience réunit, rassemble et recrée visiblement les amitiés et la
relation à l’autre ; en conséquence, elle renforce l’estime de soi et
donc l’identité.
La réception pour tous : l’exemple du festival de musique de
Saint-Denis
Une « chargée des actions de sensibilisation au festival de musique de
Saint-Denis » a pour mission de toucher les publics de la ville de
Saint-Denis, en les initiant à l’écoute musicale la plus élitiste,
lors du festival de musique qui se déroule chaque année en juin.
Qu’est-ce que la sensibilisation ? Vaste terme qui selon le
dictionnaire Le Robert signifie : « le fait de susciter l’intérêt à
quelque chose ou à quelqu’un8. » La vocation de cette mission est de
sensibiliser, en d’autres termes, d’ouvrir un champ des possibles à
une population, qui n’avait pas ou pu imaginer avoir accès à la
musique classique, ceci, afin qu’ils puissent s’approprier
l’événement, au même titre que quiconque ; c’est en tout cas ce que
nous explique J. P., chargée de cette sensibilisation auprès des
publics « spécifiques ». Il s’agit de faire du festival un événement
de proximité, tout aussi accessible que le marché populaire de la
place de la Basilique. La démarche de sensibilisation n’a pas pour
ambition de toucher un « nouveau public ». En revanche, il s’agit de
désacraliser et de démythifier la musique classique et ce festival,
considéré comme prestigieux et inaccessible dans les représentations
sociales et collectives. L’intention de cette démarche est réellement
intéressante, car l’idée sous-jacente est celle de casser ces schémas
et ces représentations qui, pour ces « publics spécifiques »,
stigmatisent la musique classique et son public comme élitistes. La
mission s’inscrit alors dans une perspective d’action sociale, dans la
mesure où elle tente de gagner des populations a priori éloignées de
cette pratique réceptive qu’est la musique classique, en leur
proposant une programmation, la plus exigeante en la matière. Il ne
s’agit pas d’une culture « au rabais », mais bien de confronter ces
populations à une musique et de les considérer comme des spectateurs à
part entière : ils deviennent potentiellement des publics sensibles,
en effet, à la musique classique ! « C’est pas des opérations RP
[relations publiques], c’est pas à ce niveau là !! C’est juste de se
dire… que la personne qui habite au bout de la rue peut pousser la
porte de la basilique, elle peut pousser la porte de la Légion
d’Honneur, de quelle que manière que ce soit. Soit effectivement en
payant son billet, soit parce qu’il s’aperçoit qu’il peut avoir accès
à la générale d’un concert, que dans son quartier il y a un concert
qui est décentralisé du festival, là il peut y aller. En participant à
une présentation qui se fera à la discothèque sur une œuvre
particulière… Voilà. Que n’importe quel public de n’importe quel âge
de n’importe quelle couche sociale puisse nous dire, "moi aussi je
peux avoir accès à ça !" »
Cette action de sensibilisation s’accompagne d’une démarche conjointe
avec les institutions scolaires, touchant ainsi tous les jeunes de la
ville de Saint-Denis et des environs. La politique municipale inscrit
l’événement dans une proximité culturelle et géographique, elle relie
le festival avec ce qu’on peut appeler l’éveil à l’écoute musicale.
D’une certaine façon, cette action participe à la socialisation et à
la construction d’une identité, dans la mesure où les partenaires de
l’éducation nationale sont sollicités pour mener cette action auprès
des plus jeunes. C’est une préparation à la réception et l’écoute
musicale, en tant qu’adulte en devenir. « Le travail au niveau des
écoles est très important, parce que c’est vrai qu’on touche un public
jeune. C’est toujours pareil quand on doit sensibiliser un public qui
n’a pas culturellement accès à ce type d’art, plus on les prend
jeunes, plus on a de chance que devenus adultes, ils s’intéressent a
priori à des choses qui n’étaient pas dans leur éducation quand ils
étaient plus jeunes. L’école reste un lieu où l’information peut
circuler et via les enfants on peut aussi toucher les parents. (…) Le
père ou la mère regarde le journal de Saint-Denis ou voit des affiches
du festival de Saint-Denis ; ils savent très bien faire la liaison et
puis dire : " mon fils, ma fille sont allés là ". » La démarche va
encore plus loin. En effet, il ne suffit pas de confronter l’œuvre
musicale aux publics et de présupposer qu’ils apprécieront. La grande
idée de Malraux, qui prétendait qu’il suffisait de mettre les œuvres
du patrimoine commun face aux publics pour qu’ils réagissent et
deviennent sensibles, avait peut-être du sens dans la société
française des années 1960, et encore ! Cela supposait que l’art et la
culture réunissent et contribuent à constituer une identité commune.
Ce n’est plus le cas aujourd’hui ; compte tenu des changements
sociaux, économiques et culturels, l’idée d’adhérer à une culture et
un art commun est remise en question. Comment construire ces liens
entre des populations linguistiquement et culturellement distinctes ?
La conduite à adopter dans ces conditions est d’accompagner les
publics, de les éclairer sur des aspects méconnus de l’art et de la
culture afin d’ouvrir sans bien sûr imposer. Saint-Denis couvre cet
accompagnement en provoquant en amont la rencontre non pas avec
l’œuvre, mais avec les interprètes et les créateurs, c’est-à-dire les
artistes. Ainsi, il est possible de glisser de la sensibilisation vers
l’initiation à l’œuvre en offrant aux publics les moyens de saisir et
de s’approprier l’œuvre.
« …On ouvre des générales publiques en Basilique. Ce qui permet une
approche du travail du chef d’orchestre qui est plutôt intéressante.
De le voir habillé d’une autre manière, que les jeunes se rendent
compte que d’être musicien, ou que d’interpréter une œuvre c’est du
travail, c’est de l’apprentissage, c’est pas juste comme ça… Que le
chef d’orchestre il n’est pas juste en train de danser et puis de
remuer les bras quoi !! ça leur donne une autre dimension et un autre
rapport à l’œuvre, qu’ils peuvent entendre, parce qu’en plus ce sont
des générales en version concert. Le chef peut s’arrêter et reprendre,
là ils voient qu’il y a une discussion avec les musiciens, ça permet
une proximité des musiciens avec les élèves, une proximité du chef
avec des élèves, et ça désacralise un petit peu le côté queue de pie
et paillettes plutôt poussiéreux de la musique classique ! (…) on n’a
pas envie que ce soit des concerts de consommation… »
Les publics présents se voient considérés comme spectateurs
participants, dans la mesure où ils sont impliqués dans le travail de
création, on leur ouvre grande la porte des coulisses et du travail
artistique. C’est une façon de les respecter en tant qu’acteurs à part
entière10
« La réaction des jeunes, la seule réaction, c’est à la sortie des
concerts. Moi j’essaie d’y être pour pouvoir discuter avec eux… Ils
sont subjugués… Déjà, ils arrivent, ils se font beaux, c’est la
sortie, c’est quelque chose d’important, et puis ils en prennent plein
les yeux, ils en prennent plein, plein les oreilles… On a fait aussi
des concerts au théâtre du Châtelet, on les a invités à écouter
l’orchestre national, et là c’est pareil, parce que ça reste des lieux
prestigieux, comme nous quand on va à un concert… Et puis on donne la
même qualité à ces jeunes que les concerts qu’on donne au festival. »
En analysant ce discours, on réalise à quel point le fait d’initier
les publics à la musique classique mobilise, comme nous le disions
plus haut, une diversité d’acteurs : enseignants, artistes, élus,
médiateurs, organisateurs prêts à s’engager et à s’impliquer dans une
action commune dont les visées et les retombées sociales et
culturelles ne sont pas immédiates. Cela nécessite donc une réelle
organisation et réflexion collective de tous les acteurs sociaux, un
engagement et une participation à tous les niveaux. En cela, la notion
de responsable de projet collectif d’insertion par la culture prend
sens, dans la mesure où ce travail de mise en relation s’est construit
et affiné, année après année.
Même si ces publics sollicités n’auront peut-être pas
systématiquement, par la suite, une pratique d’écoute de la musique
classique, on peut dire qu’ils ont été en contact avec cette musique.
Il y a eu, au travers de ce travail de fond, une véritable volonté de
médiation, de mise en relation entre une musique a priori inaccessible
et un public peu averti. La démarche a été de transmettre et de rendre
cette musique tactile, il devenait possible de la toucher, et d’être
touché. L’émotion et la faculté de sentir à travers la participation
sensorielle modifient inévitablement le regard des jeunes et des moins
jeunes vis-à-vis de l’art et de la culture savante, pour cet exemple.
Si ce regard change, il est alors un moteur pour des perspectives
dynamiques en termes d’approche d’autres arts et d’autres cultures. À
partir de ce cas de Saint-Denis, il n’est pas hasardeux de se dire
que, même si la musique classique est « la propriété » des classes
supérieures dans les résultats statistiques, dès lors qu’existent une
volonté politique et une mobilisation active d’une série d’acteurs
pivots, elle touche potentiellement un public plus large. Je maintiens
volontairement le terme « toucher », car la musique, tout comme
d’autres arts, appelle à l’émotion, aux sens et au sensible. Certes,
il y a des codes à intégrer, encore faut-il y avoir accès.
La pratique musicale et la participation : l’exemple de La Pêche Café
à Montreuil
Une autre expérience met l’accent à la fois sur la réception et
l’écoute musicale et sur sa pratique. Le Café La Pêche, implanté à
Montreuil en Seine-Saint-Denis, donne la possibilité aux jeunes et aux
moins jeunes de créer et d’inventer, dans un tout autre style musical,
car il s’agit de musique amplifiée. Ce lieu alternatif ne peut avoir
de sens que s’il est cadré par des règles de vie collective, et
encadré par des professionnels. Il montre, en tout cas, que le lien
entre pratique et réception culturelles a un sens pour ceux qui le
mettent en pratique. Je pense là précisément aux travailleurs sociaux
« sur le front » et aux artistes qui, par la confrontation entre la
pratique de l’art et les échanges, peuvent envisager de construire un
projet culturel commun en association avec les populations. « Il faut
cadrer le fonctionnement du lieu, avec ses règles, et les faire
respecter par tous, ensuite une fois que ce fonctionnement est serein,
agréable, convivial, on peut passer à l’étape suivante et construire
une dynamique de projet… Et donc faire en sorte que les jeunes
s’approprient le lieu et puissent ensuite construire des projets
autour de la musique amplifiée. Il s’agit d’un espace d’offre musicale
qualifiée – par le responsable – de « qualité » où « l’excellence est
visée », à partir d’une programmation proposée les week-ends et en
même temps d’un espace de participation et de pratique artistique
durant la semaine, destiné en priorité aux jeunes, mais pas
uniquement. Au-delà de ces deux pôles (réception, diffusion et
création), est organisée une manifestation chaque mois, les « micros
ouverts ». Cette action est destinée aux jeunes des différents
quartiers de Montreuil qui souhaitent exercer leurs talents musicaux,
en bénéficiant d’un public et d’une salle de concert adaptée à la
musique amplifiée. Tous les mois, deux cents à trois cents jeunes des
quartiers de Montreuil se rendent à la manifestation pour assister aux
représentations musicales. La Pêche Café devient alors un espace
artistique et culturel et en même temps un espace de rencontre pour
les jeunes des quartiers de Montreuil. La particularité de cet espace,
c’est qu’il est en « terrain neutre », car implanté géographiquement
en centre ville. Du fait de cette configuration géographique, aucun
quartier ne peut le revendiquer ou se l’approprier et dire : « c’est
chez moi, ici », ce qui lui permet d’être un lieu de rencontre neutre,
sans heurts ni conflits. Il n’existe pas de confrontation. Le lieu
peut alors être qualifié de lieu d’inter-liaison, il construit des
liens, les maintient en territoire balisé et cadré. La musique relie,
participe à cet échange. Plutôt qu’ils ne se confrontent entre
quartier, l’espace devient, pour ses jeunes utilisateurs, l’occasion
de se croiser, de se respecter, de connaître l’autre. Même s’il existe
dans les faits peu de contacts, il y a cohabitation, en tout cas !
Pourtant, le responsable m’explique qu’il a tenté de créer des
connexions entre styles musicaux, afin d’ouvrir les jeunes à d’autres
sensibilités musicales et artistiques. « On essaie d’ouvrir et de
faire en sorte que les styles musicaux se côtoient et se rencontrent,
mais ici les jeunes sont très contents de se retrouver entre eux !
Sauf que nous, on sait que si on les laisse entre eux, ils vont pas
progresser, et c’est là que ce genre de micro ouvert est intéressant,
car, cela oblige à rencontrer l’autre ».
En définitive, ce discours met en exergue la dimension sclérosante de
la pratique musicale lorsqu’elle ne fait que satisfaire un
savoir-faire et une pratique déjà acquise. De nombreux travaux portant
sur la pratique musicale des jeunes montrent, en effet, la forte
dimension identitaire des pratiques d’écoute des jeunes, souvent
limitées à un genre musical entre pairs11. Il n’empêche que l’espace
musical en question tente de rapprocher les styles et les publics à
travers ce « micro ouvert ».
Selon ce responsable, la compartimentation des publics serait liée aux
différentes manières de pratiquer la musique, au niveau des méthodes
de travail. Chacun a ses codes et ses manières de travailler et de
faire de la musique. Les rappeurs, les ragga et les Rockers ne se
retrouvent pas dans une approche commune du travail musical. La Pêche
Café, a tenté de mêler deux styles musicaux : le style ragga et le
style hip hop. Le fait d’avoir mélangé les musiciens a provoqué, par
voie de conséquence, une mixité dans les publics ; le public ragga
côtoyant dans la salle le public hip hop. Ainsi, la Pêche Café,
au-delà d’un lieu de diffusion et d’expression musicale, essaye de
provoquer des rencontres atypiques afin d’ouvrir les jeunes à d’autres
horizons musicaux dans lesquels un échange et une communication
peuvent s’envisager. Enrichir les pratiques et les diversifier, plutôt
que de les laisser se scléroser, est une des perspectives que se fixe
La Pêche Café.
« Pour que les styles musicaux se rencontrent, il faut du temps, il
faut se connaître, connaître tous les acteurs. Il y a des barrières à
casser, des préjugés à casser, des méthodes de travail à prendre
collectivement, et un projet d’un an, doit en fait durer trois ans…
Pour réussir nos objectifs, il faut du temps ! Il faut réfléchir
comment faire pour qu’ils se rencontrent ».
Il y a lieu de questionner cette affirmation « il faut prendre du
temps ! » et bien sûr les logiques de chaque acteur peuvent infléchir
dans le sens de l’efficacité. Les logiques des politiques qui
soutiennent financièrement ces actions recherchent bien souvent
l’efficacité à court terme, ce qui peut aller à l’encontre de la
nécessaire prise en compte de la durée et du long terme pour mener à
bien ce type de projet. Pourtant, nous explique le responsable : « Il
y a vraiment un appétit de la jeunesse à participer ; on donne, dans
la limite du cadre organisationnel structuré, la possibilité qu’ils
créent leur projet de A à Z avec un accompagnement de l’adulte ; la
limite, c’est que les projets de jeunes restent dans le cercle de ce
qu’ils connaissent, et c’est très dur de les ouvrir vers des arts ou
des pratiques qu’ils ne connaissent pas. Il y a un vrai travail à
faire pour chercher ces passerelles, pour qu’il y ait ouverture et
progression ».
L’art et la culture pour se construire : la rencontre du travail
social avec le « travail culturel »
Pour les personnes en contact avec les jeunes, il existe une évidence,
ils sont prêts à s’investir, à participer, encore faut-il qu’on leur
donne la possibilité de s’exprimer, par l’art… Et pourquoi pas ?
Au-delà de cette observation, on peut remarquer que les différentes
instances en lien avec l’insertion – par la formation ou par la
professionnalisation – ont recours à des projets d’action culturelle
et artistique. C’est le cas à Montreuil notamment : « En partenariat
avec la Mission locale de Montreuil, qui nous envoie des jeunes, pour
qu’avant d’être dans une démarche de recherche d’emploi, ils viennent
ici, pour un travail de reprise de confiance en soi ; même une
structuration par le loisir est nécessaire avant de se structurer par
le professionnel. En fait c’est le travail préalable, le projet
artistique ou humanitaire qui peut être plus attirant dans un premier
temps, avant de se heurter au monde professionnel. C’est peut-être un
peu comme le premier étage d’une fusée, comme un tremplin pour ensuite
intégrer le monde professionnel. »
Ce discours en témoigne, l’action culturelle et artistique rend
possible une construction identitaire, fertile dans la situation
sociale, économique et idéologique actuelle. L’idée de se renforcer et
d’affermir l’image de soi à partir de l’action culturelle et
artistique n’est pas celle que les images médiatiques nous donnent en
pâture. Les exemples qui viennent d’être cités sont le fruit d’un
travail quotidien et réflexif, dans la mesure où les acteurs remettent
en question régulièrement leurs objectifs et les moyens à mettre en
œuvre, afin de pourvoir à l’épanouissement et – soyons optimiste – à
l’émancipation des publics. Malgré tout, les métiers en lien avec
cette problématique – insertion par la culture – sont peu visibles sur
le marché du travail. En d’autres termes, il existe une sorte de
brouillard opaque sur ces métiers culturels, dont les missions sont en
prise directe avec la problématique d’insertion. Il arrive de trouver
des annonces d’offre d’emploi, où des missions de « médiation
culturelle », de « sensibilisation artistique et culturelle en
direction de publics spécifiques », de « culture et action sociale ou
vie sociale», de « relations avec les publics », etc. qui montrent
l’articulation entre culture et action sociale. C’est directement sur
le terrain qu’émergent les projets. Ce peut être à l’initiative d’un
élu impliqué et conscient des enjeux futurs, pour sa ville. La volonté
d’une association ou d’un groupe de personnes conscientes des enjeux
et des passerelles possibles entre culture et action sociale rend
également possibles ces initiatives. Les artistes de même, soucieux de
rencontrer ou de se confronter à des publics « vierges » de toutes
références artistiques, tentent d’initier ces publics à la pratique
culturelle et artistique, en étant « en résidence » ou non. Il existe
bien un terreau sur lequel, depuis plusieurs années, des projets se
sont développés. Les Directions régionales de l’action culturelle, à
leur niveau, tentent d’encourager ces initiatives. Enfin, les
travailleurs sociaux, eux aussi, ont recours à des projets en lien
avec la culture et l’art auprès de publics qu’ils fréquentent :
Rmistes, parents isolés, jeunes dits « en difficultés12 », populations
ethniquement et linguistiquement isolées de la société française. La
difficulté à construire des projets d’action culturelle résulte de la
diversité des acteurs sociaux qui doivent être mobilisés, si possible
ensemble. Leurs logiques peuvent parfois être contradictoires : les
élus, raisonnant à court terme, souhaitent une efficacité et des
résultats concrets sur le terrain, les travailleurs sociaux, immergés
sur les terrains tentent de faire face à l’urgence sociale, les
associations apportent leurs connaissances des populations, les
artistes leurs préoccupations artistiques de création. Au cours des
entretiens réalisés à Saint-Denis, Montreuil, et auprès d’artistes de
théâtre de rue, la culture et l’art – qu’il s’agisse de la réception
des œuvres ou de la pratique et de la création – ont été cités comme
des instruments socialisants et structurants pour les publics quels
qu’ils soient, en difficulté ou non. L’insertion par la pratique
artistique et culturelle est une étape nécessaire à la construction
des personnes en quête de sens et de construction d’elles-mêmes, pour
en faire des personnes concernées, impliquées et participantes à la
vie sociale. Organiser une formation dans ce domaine permet
d’accompagner les directives des politiques sociales, mais au-delà il
s’agit de permettre aux personnes de participer et de construire leur
place au sein de leurs groupes sociaux, de leurs appartenances
culturelles, bref, de trouver ou retrouver un sens à leur existence
individuelle et sociale. C’est pour répondre à cette ambition que,
depuis cette rentrée, le CNAM organise une nouvelle formation « le
Bachelor responsable de projets collectifs en insertion par la culture
», centrée sur l’articulation entre action artistique et culturelle et
action sociale.
Sylvie Rouxel enseigne au Cnam au service communication culture et
expression et elle est membre du Lise-Griot
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