|
De l’Education Populaire à la Démocratie culturelle
(Jean-Michel Leterrier, dans Panser ou repenser la culture ?)
Cette affaire autour d’un pseudo échec de la démocratisation
culturelle n’en finit pas d’agiter le petit monde du landerneau
culturel. L’essoufflement constaté des pratiques et des comportements
culturels s’explique par de nombreuses raisons. La fracture, la
séparation de l’éducation populaire et de l’action culturelle en est
certainement la plus déterminante.
Tout le monde y va de son petit couplet, mais si cela peut conduire à
« Repenser » la culture ne ratons pas ce précieux rendez-vous.
D’un côté « l’Education populaire » s’interroge sur son bilan et sur
son avenir. L’Offre Publique de Réflexion, et le Livre blanc de
l’éducation populaire, initiés en 2000 et 2001, par Marie-Georges
Buffet, Ministre de la jeunesse et des sports, témoignent de cette
interrogation. Pendant deux ans plus de cinq cent contributions
individuelles et collectives ont permis de dresser un état des lieux
et de formuler des propositions pour l’avenir. Contemporains du
centenaire de la loi de 1901 sur les associations, l’Offre Publique de
réflexion et le Livre blanc de l’éducation populaire ont constitué une
riche contribution pour ce nécessaire redimensionnement de l’éducation
populaire qu’attendent ses principaux acteurs.
Dans le même temps, le champ de ce qu’il est convenu d’appeler «
l’action culturelle », lui aussi se remet en question. Les nombreux et
récents débats sur « l’échec ou sur les limites de la démocratisation
culturelle » en témoigne largement. En effet, toutes les enquêtes
confirment que les pratiques culturelles des français font « du sur
place ». Aussi les principaux acteurs, élus politiques,
professionnels, institutions, s’interrogent-ils et doutent-ils de
l’efficacité de leurs actions sur le terrain, voire sur la pertinence
de leurs stratégies et de leurs politiques culturelles.
La séparation, l’arrachement, de l’éducation populaire et de l’action
culturelle en 1959, est un fait historique trop vite banalisé, c’est
aussi une question récurrente, qui comme tout refoulé n’en finit pas
de ressurgir. En effet les conséquences de cette séparation pour l’un
et l’autre des secteurs sont mal connues parce que mal ou pas
observées, étudiées, et évaluées.
Certains acteurs de l’éducation populaire et de l’action culturelle,
en appellent aujourd’hui, sans remettre forcément en cause cette
dichotomie historique, à un rapprochement, à une plus grande
collaboration, voire à un nouveau compagnonnage mutuellement stimulant
et réciproquement enrichissant.
L’histoire culturelle de notre pays s’est construite à partir du
concept « d’Education popuaire » née sous la Révolution française et
incarnée par « le discours sur l’éducation » prononcé à l’assemblée
législative en 1792 par Condorcet. Celui-ci distingue l’obligation
d’instruire de celle de donner à chacun et à tous, tout au long son
existence, la possibilité de s’éduquer, de comprendre, pour agir sur
sa vie et sur la société et de vivre concrètement la démocratie.
L’éducation populaire a donné naissance, plus tard, à « l’action
culturelle ». Le paysage culturel s’est progressivement façonné en
puisant dans ces deux courants d’une même source, et ces traits
d’aujourd’hui sont le produit d’un complexe métissage qui mêle
intimement ces deux constituants originels.
De Condorcet, à la Commune de Paris et aux Bourses du Travail, du
Théâtre du Peuple de Maurice Pottecher au Théâtre National Populaire
de Jean Vilar, de Peuple et Culture au Festival d’Avignon, du Front
Populaire à la création des comités d’entreprises, de Travail et
Culture aux Maisons de la Culture, des Universités populaires aux
ateliers d’écriture, de la première décentralisation, celle de Dasté
et de Copeau, au Théâtre de l’Est Parisien, des Auberges de jeunesse
aux Maisons des Jeunes et de la Culture, se donne à lire une profonde
et riche singularité qui mixte inextricablement « Education populaire
» et « Action culturelle », « Action populaire » et « Education
culturelle ».
Né avec le Front Populaire, le ministère de la jeunesse et des sports,
se confond pendant une longue période avec celui de l’éducation
nationale. Il est constitué alors de la Direction des sports et de
l’éducation physique d’une part, et celle des mouvements de jeunesse
et d’éducation populaire, d’autre part. En 1958, ces deux directions
se constituent en département ministériel autonome, alors que dans le
même temps en 1959, sous l’impulsion de Malraux naît un ministère de
la culture. L’éducation nationale est alors chargée de l’enseignement
classique et des formations initiales ; le ministère de la culture,
des professionnels de la création et de la diffusion ; le ministère de
la jeunesse et des sports, outre le secteur sportif, de l’action
éducative dans le temps de loisirs et de vacances de l’individu
(jeunes et adultes).
La séparation, totalement arbitraire au regard de leur histoire
commune, des deux branches jumelles que sont l’éducation populaire et
l’action culturelle, a progressivement entraîné de fait une
différenciation des missions et des compétences, mais aussi des temps
et des espaces. Chacun, semble-t-il, s’en est tant bien que mal
accommodé, mais la réalité est têtue et l’artificiel autant que
l’arbitraire ne tiennent pas la distance, aussi n’est-ce sans doute
pas fortuitement que ces deux champs, aujourd’hui s’interrogent.
Le développement de la culture ne peut relever de la seule
démocratisation de celle-ci. Une conception de la culture renouvelée
et élargie aux enjeux d’aujourd’hui, a besoin de l’éducation
populaire.
En effet, si la culture ne se limite pas à ses seules expressions
artistiques et littéraires, et si donc, la question de la
démocratisation culturelle, bien que condition nécessaire, n’est pas
la condition suffisante, il convient de travailler l’autre versant de
la culture, celui de la transformation sociale. C’est-à-dire redonner
toutes ses lettres de noblesse à l’autre branche sœur, celle de
l’éducation populaire.
Plus que jamais le besoin de citoyenneté est grand et le besoin
d’intervenir, d’échanger est manifeste.
Les traits de l’éducation populaire dont nous avons besoin aujourd’hui
s’esquissent par touches successives.
Elle est à la confluence des temps et des espaces, temps et espaces de
vie et de travail, de formation et de loisirs, de l’entreprise et de
la cité. Elle est l’élément fédérateur de nos vies morcelées.
Fédérant, c’est-à-dire réorganisant celles-ci à partir d’un projet,
celui d’agir sur l’environnement pour le transformer, de peser sur le
cours des choses au lieu de subir ; d’être tout à la fois l’auteur,
l’interprète de sa vie, d’agir sur l’histoire collective et sur sa
propre histoire. Ainsi posée, l’éducation populaire serait le lien, le
liant, le ciment, unissant autour d’un projet de transformation
individuelle et sociale les différents temps, les différentes sphères
d’activités. La place de ce tiers temps, de ce tiers secteur, n’est
pas justifiée par défaut, mais par nécessité. La nécessité de donner
sens, de donner de la cohérence à des engagements par trop fragmentés
: salarié ou privé d’emploi, élève ou parent d’élève, consommateur,
syndicaliste ou militant associatif, spectateur ou auditeur…
C’est l’organisation, la globalisation, la mise en perspective autour
d’un projet commun de transformation, de ces différentes actions, de
ces différents temps, de ces différents espaces, qui pourraient être
dévolus à une éducation populaire renouvelée. Le morcellement du tissu
social et les phénomènes d’exclusion, la densification et le
fractionnement de l’espace, génèrent une demande de communication et
des formes de sociabilité plus fortes qu’autrefois
A côté de la culture traditionnelle, à côté de l’éducation nationale,
une autre forme de culture et une autre forme d’éducation sont
aujourd’hui nécessaires pour répondre aux défis et aux enjeux posés à
notre société.
Cet espace doit être occupé, non par défaut et carence des ministères
de la Culture et de l’Education nationale, mais bien parce qu’existent
des besoins spécifiques grandissants dont la résolution ne peut
incomber qu’à un « tiers-secteur »
Eduquer
De profondes inégalités subsistent alors qu’augmente chaque jour « la
sphère des savoirs »qui comme disait Pascal : « en s’agrandissant,
augmente ses contacts avec l’ignorance » Le champ des savoirs et des
connaissances s’étend chaque jour encore davantage, en quantité
certes, mais aussi en complexité. Ainsi, aujourd’hui, selon André
Giordan : « les savoirs doublent tous les dix ans et la moitié des
données technologiques sont périmées au bout de cinq ans. Les 9/10ème
des connaissances que des élèves d’aujourd’hui auront à maîtriser au
cours de leur vie n’ont pas encore été produites »
Si le terme « populaire » s’entend de manière consensuelle aujourd’hui
comme « le plus grand nombre », le terme « éducation » pose davantage
question. En effet, qu’est-ce aujourd’hui que cette éducation que l’on
voudrait étendre au plus grand nombre ? De quelle éducation
complémentaire avons-nous besoin aujourd’hui pour affronter les défis
et les enjeux posés à notre société. Quelle est, ou quelle sera, sur
ce registre de l’éducation, la spécificité, la singularité, le créneau
dévolu à l’éducation populaire, non par carence des autres acteurs,
par défaut, mais bien par raison, par reconnaissance, par efficacité ?
Il est par conséquent de la plus grande utilité de travailler à cerner
les contours, et à esquisser les traits modernes de ce qui pourrait
constituer la singularité éducative de ce mouvement.
Bernard Lahire a montré que « l’homme pluriel est un homme qui a
traversé et fréquenté plus ou moins durablement des espaces (
matrices) de socialisation différents ; il est donc porteur de
dispositions, d’abrégés d’expériences multiples et pas forcément
toujours compatibles » (2)
Et si cette éducation complémentaire était pour paraphraser un propos
de Joël de Rosnay, « le ciment qui réunit les éléments épars d’un
monde disjoint, reçu par bribes, de l’école, des médias, de
l’entreprise, de la vie de tous les jours. Et donc les outils
culturels de demain sont les outils de synthèse, de recollage,
d’intégration, le moyen de relier à sa vie personnelle et à son
activité, toute une série de connaissance »
Cette mise en perspective des savoirs disjoints, s’apparente aux
techniques du collage ou plus précisément encore à ce qu’Edgar Morin
désigne du beau terme de « Reliance »
(2) Bernard Lahire, l’homme pluriel, Nathan 1998
(3) Edgar Morin, Itinérance, Arléa 2000 p.101
Aiguiser le sens critique
Développer la lucidité et aiguiser le sens critique sont des
préoccupations transversales qui peuvent se mettre en œuvre dans
différents secteurs de la vie sociale, politique et culturelle.
Inter culturalité et pluralisme comme facteurs de démocratie
A l’heure de la mondialisation, des images et des informations, de la
standardisation des imaginaires, du calibrage des œuvres artistiques
et du formatage de la pensée, la question du pluralisme revêt une
importance
particulière. Dans tous les domaines, il faut opposer à
l’uniformisation, le foisonnement des idées, des esthétiques, des
langages, des écritures. Cela vaut
tout autant pour la pensée que pour les formes de sociabilité, que
pour les expressions artistiques et les sources d’informations ;
De la démocratie représentative à la démocratie participative
Tout comme la démocratisation culturelle s’avère impuissante, seule, à
faire face aux enjeux et aux défis d’aujourd’hui, la démocratie
représentative se révèle limitée au regard des besoins et des
aspirations nouvelles.
La question de l’élargissement des formes maximum d’intervention
populaire et de la citoyenneté n’est pas l’apanage de l’Europe, et
l’expérience du « budget participatif » mené à Porto Alegre au Brésil
est riche d’enseignement.
L’Urbanité
Ce terme fait référence à l’URBS, la ville des anciens romains. Le
verbe latin urbain ou urvave signifie « tracer sillon », « faire la
délimitation » C’est ainsi que Rome a été fondée. Pour Littré,
urbanité signifie « politesse que donne l’usage du monde » Le respect
accepté de règles « de bonne intelligence, « d’amabilité », de codes
de « bonne conduite » au sein de la cité manifeste symboliquement sa
cohérence.
Concernant la politesse, Littré la définit comme étant la « culture
intellectuelle et morale des sociétés » Or cette forme particulière de
culture, comme toutes les cultures, n’est pas spontanée et naturelle.
Elle est le fruit, le résultat d’une éducation, dont force est de
constater qu’elle ne s’acquiert pas, ou peu à l’école.
D’où la nécessité de réinvestir et transformer la ville, de .permettre
aux groupes de la population de se rencontrer, de se retrouver,
d’affirmer leurs identités, de
participer à l’animation de la ville et de créer des synergies entre
le « local » et le « mondial »
|