Sociologie et médiation culturelle

Cette intervention s’appuie sur une expérience pédagogique de cinq années dans un Département de Médiation Culturelle à l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle, mais aussi sur plusieurs expériences antérieures : formation continue de travailleurs sociaux (dont des animateurs socio-culturels à Grenoble le 1978 à 1982), enseignement à l’École Régionale des Beaux-Arts de Valence (Drôme), enseignement à l’IUT Carrières sociales (avec une filière animation socio-culturelle) de l’Université Paris 5 René Descartes de 1987 à 1990). Avant d’en venir au fond du problème que je voudrais traiter ici, il me faut faire une brève présentation du Département lui-même et de la part que la sociologie y occupe dans la formation des étudiants. Précisons que je suis arrivé dans ce Département en octobre 2001 et que j’en suis le Directeur depuis septembre 2004, enfin ce Département est en cours de transformation en UFR.
Le Département a été créé il y a une quinzaine d’années sur un modèle qui était clairement celui de l’animation socio-culturelle. Ses initiateurs, Claude Aziza et Jacques Boissonade étaient, en effet, pour des raisons différentes, familiers l’un et l’autre de ce milieu professionnel et de ses pratiques. À l’époque, en dehors de Paris 3, il n’y avait que la licence et la maîtrise créées à Paris 7 Denis Diderot par Jean Duvignaud qui offrait aux étudiants, issus pour la plupart des IUT Carrières Sociales, des débouchés au-delà de Bac + 2. Le travail accompli par Jean Duvignaud est de ce point de vue exceptionnel, il était non seulement innovant, mais encore il anticipait sur une évolution de ce secteur professionnel. En effet, les animateurs socio-culturels étaient et sont toujours de niveau Bac+2, ors le milieu professionnel est demandeur de professionnels de niveau supérieur, c’est-à-dire clairement de niveau bac+5, DESS et aujourd’hui Master pro pour occuper des places non d’exécutants (techniciens supérieurs) mais de concepteurs et responsables de projets culturels (ingénieurs).
La formation à Paris 3 va progressivement proposer des formations de niveau de plus en plus élevés : licence et maîtrise, puis à l’initiative de Michèle Lagny, professeure d’histoire culturelle, du DESS. Aujourd’hui, utilisant les possibilités ouvertes par la réforme dite LMD ou Bologne, le département a ouvert outre la licence de médiation culturelle, un Master 1 et 2 filières de Master 2 : une professionnelle qui poursuit le travail réalisé avec le DESS de Direction et Conception de Projets Culturels et une de recherche intitulée Histoire et Sociologie de la Médiation Culturelle, ré-introduisant ainsi dans son intitulé les disciplines académiques.
Il faut insister d’abord sur un point de doctrine important : la médiation culturelle n’est pas une discipline, mais un secteur professionnel d’application des disciplines fondamentales. Je suis de ceux qui pensent qu’il ne faut pas ériger la médiation culturelle en discipline autonome, comme cela a été fait, malheureusement à mon sens, pour la communication ou les sciences de l’éducation après les sciences politiques. Il faut ajouter qu’au sens strict d’une sociologie des professions (Dubar, Tripier 1998 ) il ne s’agit pas, ou pas encore d’une profession. Ni reconnue par l’État ou par les conventions collectives, ni organisée sous forme syndicale ou associative de façon significative, l’activité de médiateur culturel qui s’est développée depuis une vingtaine d’années, portée par la politique de Jack Lang, Ministre de la Culture, est actuellement encore l’activité de professionnels, voire de bénévoles sans diplômes spécifiques : militants associatifs, animateurs socio-culturels, artistes, administrateurs culturels, conservateurs, etc. Le développement de formations de niveau bac + 5 a fait émerger un nouveau type de professionnels, de plus en plus reconnus, comme on peut le comprendre à un signe sociologiquement intéressant : la demande, de plus en plus fréquente, de validation par un diplôme de l’expérience acquise présentée par les « premiers » médiateurs culturels actuellement en poste. Cette situation en devenir explique qu’on ne dispose pas de données chiffrées fiables sur cette population.
Secteur d’activité professionnel en développement, la médiation culturelle s’appuie sur un ensemble de disciplines classiques, qui doivent – et elles le font – s’adapter à cette réalité sociale et à la demande de ce secteur d’activité. Dans le Département de Paris 3, la formation des médiateurs culturels, qui est professionnalisante sans avoir le label professionnel, s’appuie sur plusieurs éléments qu’on peut résumer en trois axes fondamentaux : une solide culture générale basée sur ce qu’on peut désigner comme les humanités : esthétique, mythes, littérature, histoire de l’art, connaissances des arts (théâtre, cinéma, peinture, danse, musique, etc.) ; une formation plus spécifiquement professionnelle : muséologie, pratiques professionnelles, conception de projets culturels soutenue par des stages, et enfin des disciplines techniques telles que le droit et la gestion ; enfin un troisième groupe, constitué des sciences sociales : économie, sociologie et anthropologie.
Pour ce qui concerne la sociologie, elle est enseignée dans toutes les années du cursus : en première année : sociologie générale, en deuxième année : méthodes d’enquête, quali et quanti, en troisième année : socio-économie de la culture (marché, profession, pratiques culturelles), en M 1 : sociologie des arts et de la culture, en M 2 pro : sociologie des institutions culturelles et politiques culturelles, enquête sur les publics et en M 2 recherche : sociologie des arts, à Paris 3 cela porte sur la sociologie des œuvres. Les étudiants font dès la deuxième année en groupe des enquêtes de terrain sur les publics par l’utilisation de questionnaires et d’entretiens pour l’essentiel, en troisième année ils utilisent leurs connaissances avec en plus une initiation à l’observation participante et à la recherche-action pour rendre compte du travail fait en stage, c’est d’ailleurs le même principe qui est appliqué en M1 et en M2 pro.
En M1, les étudiants choisissent la discipline dans laquelle ils réalisent leurs mémoires. Mémoire, qui a, en Médiation Culturelle à Paris 3, a été maintenu comme mémoire de recherche : 80 à 100 pages, en fait en général plus, qui leur permet d’approfondir leurs connaissances théoriques et méthodologiques par l‘étude d’une question en accord avec un directeur de recherche. Je peux témoigner du fait que les mémoires soutenus en sociologie sont d’un niveau au moins comparable à ceux que j’ai connus dans un département de sociologie. Il faut noter que les étudiants pallient les manques en formation de sociologie par la mobilisation des connaissances acquises en histoire (méthodes de la recherche, histoire de l’art) en économie, et par leur bonne connaissance préalable du terrain et par leurs lectures.
Du point de vue de la formation professionnelle, il est important de souligner la place essentielle que notre discipline occupe dans ce champ. Les médiateurs culturels dans leurs fonctions de responsables et de concepteurs de projets culturels ont besoin en effet non seulement d’avoir une bonne connaissance du milieu professionnel auquel ils s’adonnent, mais aussi des publics qu’ils visent. La sociologie pour ces deux aspects est incontournable me semble-t-il. C’est pourquoi, notre formation comprend, outre une introduction générale à la pensée sociologique, une information sur les grands courants théoriques qui organisent les recherches sur les mondes des arts et de la culture. D’autre part, la part méthodologique est orientée vers l’analyse des publics de la culture, ce qui leur permet avec une bonne information sur les enquêtes qui portent sur les pratiques culturelles (Donnat par exemple, mais pas seulement) de concevoir des questionnaires ou des grilles d’entretien, de les faire passer en situation réelle, et de réaliser un travail d’interprétation des données recueillies. De plus, la formation aux méthodes de l’histoire les familiarise avec le traitement des archives, souvent oublié malheureusement dans la formation des sociologues. La formation plus générale en première année de licence et en M1 cherche à démonter les représentations toutes faites sur la vie sociale. Les étudiants qui demandent cette formation sont mus en général par des représentations idéologiques que je qualifierais en première analyse d’idéalistes. En effet, les idéologies du « créateur incréé », du rapport immédiat à l’œuvre, du caractère évidemment universel des arts et de la culture sont le lot commun de la population française et celui des étudiants qui arrivent en première année, et parfois pour ne pas dire toujours, de ceux qui y entrent à différents niveaux, venant d’autres formations où le travail de critique des représentations collectives, et clairement de « désenchantement » du monde des arts, n’est pas fait.
À cela s’ajoute une sociologie vulgarisée qui, apparemment contradictoire avec ces représentations idéalistes, donne du monde des arts une image faussée : poids des déterminismes sociaux sur l’accession aux œuvres d’art, basé sur la confusion, bien dénoncée par Laurent Fleury (2006) entre déterminants et déterminisme, qui transforme le constat des premiers en fatalisme sociologique. C’est donc sur ces deux fronts que l’enseignement de la sociologie doit se battre : d'une part, il faut critiquer les représentations iréniques du monde des arts et d’autre part il faut montrer qu’une action, la leur lorsqu’ils seront inscrits dans l’activité professionnelle proprement dite, est possible et potentiellement efficace pour lutter contre la force des déterminations sociales. Il s’agit donc pour nous à la fois de leur donner les informations sociologiques sur les pratiques culturelles, sur le marché dans ses dimensions à la fois économiques et symboliques, sur les institutions et les politiques culturelles et leurs fonctions pédagogiques et de tenter de développer ce qu’il est convenu de désigner comme un esprit critique. Les usages de la sociologie par les médiateurs culturels sont fonction du poste qu’ils occupent. On peut donc donner une liste, mais en précisant bien que chaque médiateur culturel ne fera appel qu’à l ‘un ou l’autre de ces usages. Le premier et sans doute le plus évident de ces usages est l’analyse des publics. Cette analyse a deux finalités différentes, mais complémentaires : d'une part, connaître la composition sociale, socio-culturelle du public d’une institution ou d’une manifestation, à la fois pour adapter éventuellement l’accueil à une évolution constatée ou souhaitée du public, faire un bilan de l’activité, demandé de façon de plus en plus systématique par les financeurs quel que soit leur statut, enfin pour repérer l’existence d’un non-public, qui pourra éventuellement être la « cible » d’une nouvelle activité ou d’un événement destiné à lui faire connaître l’existence de la structure en question.
La sociologie est aussi mobilisée, de façon moins massive, pour analyser le type ou le degrés de légitimité culturelle, base de tout discours justificatif de la mise en place de l’offre culturelle. C’est en particulier nécessaire pour deux types très différents de domaines : les arts contemporains, qui ont la réputation d’être peu « populaires », voire élitistes et dont il n’est jamais simple de proposer la promotion à des responsables financeurs toujours inquiets du retour sur investissement, mais aussi, et a contrario pour la diffusion de pratiques « populaires » : hip-hop, tags, graphs etc. qui sont trop souvent accompagnés de réticences culturalistes ou au contraire de trop grande bienveillance toujours un peu condescendante. La « bonne volonté » culturelle (Bourdieu) fonctionne dans les deux sens, ne l’oublions pas.
Enfin, la sociologie aide à l’analyse du système institutionnel dans lequel se situe l’action des médiateurs culturels. La sociologie des organisations, mais aussi d’autres approches ici sont souvent nécessaires au médiateur culturel pour négocier sa place, son projet, etc.
Un autre aspect important mérite selon moi d’être souligné. Il y a là un secteur intéressant pour le sociologue. En effet, les étudiants ramènent du terrain (stages, enquêtes) des informations et surtout des questionnements concrets tout à fait essentiels. Ils nourrissent les discussions pendant les cours ou en direction de mémoire et sont des matériaux tout à fait passionnants à travailler. Ce serait un autre débat que de confronter ce qui relève de la pratique et de la théorie, mais rapidement on peut souligner que tout ce qui peut être repéré comme des failles ou des insuffisances du discours théorique se trouve présent dans l’expérience concrète de nos étudiants vécue sur le terrain qu’ils investissent aux différents niveaux de leur formation : enquêtes, stages et bien sûr travail de recherche pour leurs mémoires de M1 et de M2.
Parvenu à ce point, il me semble nécessaire d’introduire une petite réflexion sur ce qu’est la médiation culturelle. Tout d'abord, l’idée même de médiation implique qu’il n’y a pas de rapports immédiats, c’est-à-dire qui pourraient faire l’économie d’un travail particulier de mise en rapport, en l’occurrence du public et des œuvres des arts et de la culture. D’autre part, l’idée de médiation doit intégrer l’idée qu’il existe un conflit préalable à ce travail. Il existe, en effet, de nombreuses formes de médiation : médiateur de la République, médiateurs des ministères ou du CNRS, enfin médiateurs dans les organes de presse, Le Monde a inauguré la formule pour la presse écrite et Antenne 2 pour la télévision, mais il y a aussi la pratique de plus en plus répandue de l’appel à un médiateur dans certains conflits sociaux sans débouchés apparents lorsque les voies normales de la négociation ont échoué. Enfin, il n’y a pas de médiation qui puisse se passer d’une institution, au sens sociologique du terme tel qu’il a été défini par Fauconnet et Mauss et repris par Durkheim : Ainsi qu’on l’a fait remarquer (article « Sociologie » de la Grande Encyclopédie par MM. Fauconnet et Mauss), il y a un mot qui, pourvu toutefois qu’on en étende un peu l’acception ordinaire, exprime assez bien cette manière d’être très spéciale : c’est celui d’institution. On peut en effet, sans dénaturer le sens de cette expression, appeler institution toutes les croyances et tous les modes de conduite institués par la collectivité ; la sociologie peut alors être définie : la science des institutions, de leur genèse et de leur fonctionnement. En d’autres termes, il y a toujours au fondement d’une intervention d’un médiateur, une institution qui fixe la fonction, le rôle, l’autorité et la légitimité de l’intervention en question. On ne s’auto-proclame pas médiateur, on est nommé comme tel avec un mandat et un cahier des charges précis.
Avant de reprendre ces différents points, je voudrais préciser une position personnelle sur la médiation et notamment la médiation culturelle, précision qui me semble nécessaire du fait qu’institutionnellement les formations à la médiation culturelle sont souvent inscrites à l’intérieur de départements d’information et communication. La médiation culturelle n’est pas pour moi communication, en tout cas elle ne l’est pas de façon prépondérante. Qu’il y ait de la communication dans l’activité du médiateur relève de l’évidence, mais cette évidence ne doit pas masquer que l’action du médiateur est une action de production d’évènements culturels, de conception d’institution ou de formation qui mettent un public en relation avec des œuvres et non seulement un travail d’information ou de communication sur ces institutions ou sur ces œuvres. Pourquoi insister sur ce point, d’un point de vue non seulement institutionnel, mais théorique ? La communication est l’action de transmettre d’un émetteur à un récepteur une information en faisant en sorte qu’il y ait le moins de perte ou de bruit possible dans cette transmission. L’action du médiateur, elle, consiste à permettre à un public d’accéder à la dimension spécifiquement esthétique d’une œuvre d’art ou de culture, et donc ne consiste pas à transmettre seulement une information, mais à faire accéder à une démarche intellectuelle de création. Or, cette démarche selon moi ne consiste pas à produire une information sur un sujet, l’anecdote, mais à proposer un mode d’appréhension innovant concernant non le thème, mais la manière même de le traiter. En d’autres termes, la création porte non sur l’objet, mais sur le mode d’interprétation, ou d’encodage de l’objet, sur le langage au sens le plus général du terme. L’innovation, qui est un des impératifs de la modernité en arts, suppose qu’il y ait un travail sur le code lui-même. Il s’agit de fait, pour faire court, de brouiller le code pour révéler son existence et son évidence cachée et faire accéder le public, le récepteur à la compréhension que toute information est interprétation ou représentation.
Bertolt Brecht par exemple dans sa volonté de faire apparaître, par la distanciation, la dimension spectaculaire de la représentation dramatique, cherche ainsi à faire appréhender aux spectateurs la dimension de représentation de leur rapport non seulement au spectacle théâtral, mais, par delà, à la réalité dans laquelle ils sont inscrits. Louis Althusser définit l’idéologie : L’idéologie représente le rapport imaginaire des individus à leurs conditions réelles d’existence. Et comme il y insiste plus loin le terme essentiel ici est celui de rapport. Il n’y a pas de relation immédiate des individus à leurs conditions réelles d’existence, mais une relation doublement médiée : rapport qui d’abord est imaginaire, déjà médiatisé par l’imagination et qui d’autre part est l’objet d’une représentation dans l’idéologie. Double rapport de traduction par l’idéologie et l’imagination, l’une comme l’autre étant bien entendu socialement et historiquement formées. Le travail de l’artiste consiste donc à faire apparaître ce double mode de traduction en « ajoutant » d’une certaine manière une nouvelle traduction dans un langage neuf ou à tout le moins renouvelé et donc insolite, produisant ou étant censé produire une interrogation sur le mode de l’énonciation de la représentation dans l’œuvre. Comme le rappelle justement François Dagognet à propos de la science, mais cela s’applique tout aussi bien selon moi aux arts : il s’agit de faire voir ce qu’on ne voit pas dans ce qu’on voit.
La fonction du médiateur culturel n’est pas de traduire en langage commun ce que l’artiste s’est acharné à dire autrement, pour cet autrement, mais à amener le public à interroger cet autrement, à accepter l’idée qu’il vit dans la représentation d’une représentation et que ce qu’il prend pour la réalité n’est jamais qu’une traduction idéologique d’une image historiquement déterminée de cette réalité. Comme le dit Karl Marx, si le monde était transparent, on n’aurait pas besoin de sciences et j’ajouterai pas plus d’arts et de culture. C’est l’opacité de notre rapport au réel qui nous impose de forger des instruments d’interprétation et de critiquer les représentations qui nous empêchent de voir ce que nous voyons et de voir qu’il y a quelque chose à voir. La terre tourne autour du soleil, en tout cas depuis Copernic et nous continuons à dire que le soleil se lève à l’est et se couche à l’ouest comme si c’était lui et non nous, pauvres terriens, qui décrivions dans l’espace un mouvement elliptique ! D’une certaine manière, c’est aussi vrai de notre rapport à la réalité socio-historique et la fonction des sciences sociales, mais aussi des arts, est d’arriver à nous faire admettre que dans la société aussi c’est la terre et non le soleil qui tourne.
Il faut, peut-être, ici préciser ce qu’est l’activité du médiateur culturel. Bien entendu, ici aussi, cette activité est fonction du poste et du statut du médiateur culturel. Il faut le souligner, la médiation culturelle couvre un champ d’activité, dont le centre est la production d’un événement ou d’une action culturelle, mais qui peut débuter largement en amont comme se poursuivre largement en aval. Qu’il soit « permanent » d’une structure ou « intermittent » travaillant sur projet, le médiateur culturel est d’abord un organisateur d’événement culturel (festival, exposition, concert, etc.) ou d’activités culturelles (atelier pour enfant, animation, etc.). Son activité comprend la conception du projet et sa direction éventuelle avec la prise de contact avec les artistes, la mise en place d’une programmation et sa traduction dans la rédaction d’un projet. Cette présentation suppose une définition du public visé, une analyse de l’offre existante dans le champ considérée à la fois dans l’environnement géographique et dans la période proposée. Elle implique aussi une problématique qui justifie ou explique l’action envisagée par la recherche argumentée d’une finalité. Une telle activité suppose, nous l’avons vu, des compétences sociologiques, la capacité notamment de réaliser des enquêtes de terrain, mais aussi d’autres compétences en gestion, droit, économie, voire histoire culturelle et esthétique.
Maintenant, venons-en à la notion de conflit introduite dans la définition de la médiation culturelle. Cette notion, je l’ai introduite en faisant allusion aux autres formes de médiation sociale qui existent et qui, toutes, ont en commun d’avoir été instituées pour régler un conflit, entre les usagers et les services publics, entre les lecteurs et leur journal, entre les travailleurs et leur employeur, entre deux États en conflit, c’est la fonction de l’ONU par exemple. Mais où se situe donc le conflit pour le médiateur culturel ? Justement dans la dimension innovante de l’activité artistique telle qu’elle est définie par la modernité. C’est un truisme que de dire que l’art contemporain est rejeté par ses contemporains depuis les Impressionnistes, qui de ce point de vue sont les vrais introducteurs des arts plastiques dans la modernité, comme Baudelaire l’est pour la poésie par exemple. Ce rejet est lié à ce que j’ai avancé plus haut : les arts cherchent à faire voir ce qu’on ne voit pas dans ce qu’on voit, parce qu’on ne sait pas qu’il y a quelque chose à voir. Or ce non-savoir n’est pas d’accident, il est constitutif de ce que nous sommes par notre formation, nos conditions sociales d’existence, par nos idéologies en un mot. Constitutif, c'est-à-dire que nous pensons être naturellement ce que nous nous représentons être, et c’est cette représentation même qui fait écran à la vision que nous propose l’artiste. Il y a donc conflit entre ce que nous pensons être et donc ce que nous croyons savoir voir et ce que nous propose de voir l’artiste à travers son œuvre. Voir ce qu’il nous propose de voir passe donc par un refus, ou une critique, des instruments que nous croyons naturels qui nous permettent de voir quelque chose : quand Daniel Arasse intitule son ouvrage On n’y voit rien, il ne dit pas autre chose : on n’y voit rien là où on n’a pas encore été amené à voir quelque chose que tout ce que nous sommes nous détourne de voir. La fonction du médiateur culturel n’est pas en l’occurrence, contrairement à d’autres médiateurs, de régler ce conflit, mais de montrer où il se situe et quelle est sa fonction sociale spécifique. Le conflit ne peut être réglé en effet par un tiers, mais comme dans le processus psychanalytique par le travail que chacun fait sur son mode de représentation de ce qu’il est ou croit être et donc par un travail sur le processus de production historique qui fait que nous sommes ce que nous sommes, : un tissu de représentations historiquement et socialement déterminées. C’est là d’ailleurs que se situe la question controversée évoquée précédemment de la confusion entre déterminants et déterminismes.
Comme le montre fort bien Laurent Fleury, le discours critique de la démocratisation culturelle s’appuie sur un constat sociologique, celui de l’existence de déterminants sociaux à l’accession aux œuvres de la culture, mais Un glissement est opéré entre l’incontestable constat sociologique de taux différentiels de fréquentation des équipements culturels et le discours plus idéologique de l’invalidation du projet même de démocratisation de la culture… . Ce qui a pour conséquence que la résurgence du mythe laïcisé de la prédestination sert alors d’argument pour expliquer l’absence de réflexion publique sur les moyens les plus efficaces d’atténuer (à défaut de supprimer) l’effet des obstacles symboliques limitant l’accès de la plupart à la culture. On retrouve ici un processus bien connu : le constat sociologique de l’existence de déterminants est transformé en fatum, c'est-à-dire en quelque chose qui, transcendantal dans son essence, est inaccessible à l’action humaine. Dans un autre domaine avec d’autres arguments scientifiques, mais avec la même structure de raisonnement, les socio-biologistes aux USA ont obtenu la suppression de l’essentiel des aides spécifiques à la réussite scolaire des minorités raciales mis en place par John Kennedy en tenant un discours sur le caractère biologique de l’intelligence et donc sur son inaccessibilité pédagogique. Je renvoie ici aux ouvrages, clairement racistes et faussement scientifiques de Hebert ou de Eysenck par exemple s’appuyant sur des travaux de psychologues comme Cyril Burt (dont on a démontré d’ailleurs qu’il s’appuyait sur une falsification des données) et de quelques autres.
La spécificité de la médiation culturelle est d’être un vecteur de l’accès démocratique aux biens culturels. Elle est souvent définie comme une activité citoyenne, au sens d’un devoir politique, celui de mettre à la disposition du plus grand nombre et tendanciellement de tous, l’ensemble des productions artistiques et culturelles disponibles. On sait la place qu’une telle idéologie a dans l’espace public en France depuis fort longtemps, qu’on pense comme Philippe Urfalino que cela date du premier ministère Malraux, ou comme Vincent Dubois de la fin du XIXe siècle, ou comme Jean-Miguel Pire de la seconde Restauration ou Monarchie de Juillet, ou enfin comme le signataire de ces lignes de François 1er . En tout état de cause, chacun reconnaît la place spécifique de la question culturelle dans la vie sociale et politique française aujourd’hui. Comme je l’ai souligné ci-dessus, une telle politique s’appuie sur le constat d’une réticence à la consommation culturelle d’une part importante de la population. Pour la vaincre, les médiateurs culturels doivent tenir compte des conditions d’accès à ces biens : timidité face à la sacralisation des arts, souvenirs scolaires qui assimilent plus la culture à une difficulté, voire une corvée qu’à un plaisir, et donc ils ont la tache très particulière d’avoir à susciter du « désir » de culture. Les arts, de ce point de vue ne sont pas mieux traités par l’institution scolaire, que ne l’étaient les sciences de la nature, quand, dans les années trente du vingtième siècle, Gaston Bachelard dénonçait le fait qu’on enseignait des résultats et non les processus de découverte. Je ne sais si cela a depuis changé pour les sciences de la nature – c’était encore le cas quand j’étais lycéen (dans les années soixante) – mais pour les arts on en est loin, à quelques exceptions prés, sous forme expérimentale, (toujours remises en cause pour raisons budgétaires), comme les classes dites à Projets artistiques concertés (PAC). Le médiateur culturel a donc, aussi, à lutter contre la sédimentation d’une mauvaise « habitude » à penser en terme de résultats et non de processus.
Laurent Fleury, s’appuyant sur ses recherches sur les publics du TNP de Vilar et sur le Centre Georges Pompidou contredit ce discours fataliste en soulignant que ces politiques publiques du public peuvent contrecarrer les effets des déterminants sociaux : Loin d’être impuissants devant les effets de l’habitus, les institutions culturelles possèdent le pouvoir de modeler la relation des individus à l’art ainsi que la capacité à produire les effets sociaux dont celui de confirmer, ou à l’inverse d’infléchir les effets de l’habitus. Parce que la mise en œuvre de politiques du public peut se définir comme une action des institutions sur l’action des individus, alors l’institution exerce un pouvoir de structuration des pratiques à l’origine d’un début de réalisation de l’idéal de démocratisation de la culture. La fonction des médiateurs culturels est donc bien cadrée, ils agissent au sein des institutions pour provoquer une mise en cause des évidences, idéologiques, celles intériorisées sous forme d’habitus pour reprendre le terme de Pierre Bourdieu, qui imposant un mode du voir, du lire, de l’écouter, nous rendent aveugles, illettrés et sourds à la nouveauté proposée par l’artiste. Il y a donc dans l’action du médiateur une part de « pédagogie », au sens noble du terme – celui qui accompagne, plus que celui qui distribue du savoir tout mâché – qui consiste à permettre à un sujet social de produire à partir d’une expérience inédite à laquelle le médiateur le confronte, de produire donc les connaissances nécessaires à l’accès à d’autres formes de représentation de la réalité concrète. La méconnaissance est première et c’est donc toujours par la reconnaissance de la méconnaissance comme telle que le sujet social peut accéder à une forme de connaissance.
Confrontés à l’ensemble de ces questions, les médiateurs culturels sont amenés à développer des argumentaires pour négocier avec les financeurs tout d’abord, qui cherchent à retrouver un retour sur investissement qu’il soit financier ou symbolique (impact politique par exemple), mais aussi avec le ou les publics, dont les réticences ne peuvent être levées qu’en sortant des sentiers battus par la mise en place de procédures de présentation des œuvres connues ou non ou de pratiques inhabituelles. Bien entendu, dans cette activité les médiateurs culturels sont en permanence placés devant le binôme, bien défini par Claude Grignon et Jean-Claude Passeron : élitisme vs populisme, ce qui les amène à chercher les moyens à la fois de plaire sans être condescendants et d’être exigeants sans être méprisants.
Dans le fond et pour conclure, la fonction de médiateur culturel est celle assignée au philosophe par Spinoza : accéder à la liberté par la connaissance vraie, ou au militant révolutionnaire par Karl Marx. La fonction – éminemment critique - de la sociologie ici est celle de toute science qui se doit de dissiper les nuages qui obscurcissent notre rapport à la réalité et de permettre de voir ce qu’il y a à voir et qu’on ne voit pas immédiatement dans ce qu’on voit.

Bruno Péquignot (août 2007)