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Sociologie et médiation culturelle
Cette intervention s’appuie sur une expérience pédagogique de
cinq années dans un Département de Médiation Culturelle à
l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle, mais aussi sur plusieurs
expériences antérieures : formation continue de travailleurs
sociaux (dont des animateurs socio-culturels à Grenoble le 1978
à 1982), enseignement à l’École Régionale des Beaux-Arts de
Valence (Drôme), enseignement à l’IUT Carrières sociales (avec
une filière animation socio-culturelle) de l’Université Paris 5
René Descartes de 1987 à 1990). Avant d’en venir au fond du
problème que je voudrais traiter ici, il me faut faire une brève
présentation du Département lui-même et de la part que la
sociologie y occupe dans la formation des étudiants. Précisons
que je suis arrivé dans ce Département en octobre 2001 et que
j’en suis le Directeur depuis septembre 2004, enfin ce
Département est en cours de transformation en UFR.
Le Département a été créé il y a une quinzaine d’années sur un
modèle qui était clairement celui de l’animation
socio-culturelle. Ses initiateurs, Claude Aziza et Jacques
Boissonade étaient, en effet, pour des raisons différentes,
familiers l’un et l’autre de ce milieu professionnel et de ses
pratiques. À l’époque, en dehors de Paris 3, il n’y avait que la
licence et la maîtrise créées à Paris 7 Denis Diderot par Jean
Duvignaud qui offrait aux étudiants, issus pour la plupart des
IUT Carrières Sociales, des débouchés au-delà de Bac + 2. Le
travail accompli par Jean Duvignaud est de ce point de vue
exceptionnel, il était non seulement innovant, mais encore il
anticipait sur une évolution de ce secteur professionnel. En
effet, les animateurs socio-culturels étaient et sont toujours
de niveau Bac+2, ors le milieu professionnel est demandeur de
professionnels de niveau supérieur, c’est-à-dire clairement de
niveau bac+5, DESS et aujourd’hui Master pro pour occuper des
places non d’exécutants (techniciens supérieurs) mais de
concepteurs et responsables de projets culturels (ingénieurs).
La formation à Paris 3 va progressivement proposer des
formations de niveau de plus en plus élevés : licence et
maîtrise, puis à l’initiative de Michèle Lagny, professeure
d’histoire culturelle, du DESS. Aujourd’hui, utilisant les
possibilités ouvertes par la réforme dite LMD ou Bologne, le
département a ouvert outre la licence de médiation culturelle,
un Master 1 et 2 filières de Master 2 : une professionnelle qui
poursuit le travail réalisé avec le DESS de Direction et
Conception de Projets Culturels et une de recherche intitulée
Histoire et Sociologie de la Médiation Culturelle,
ré-introduisant ainsi dans son intitulé les disciplines
académiques.
Il faut insister d’abord sur un point de doctrine important : la
médiation culturelle n’est pas une discipline, mais un secteur
professionnel d’application des disciplines fondamentales. Je
suis de ceux qui pensent qu’il ne faut pas ériger la médiation
culturelle en discipline autonome, comme cela a été fait,
malheureusement à mon sens, pour la communication ou les
sciences de l’éducation après les sciences politiques. Il faut
ajouter qu’au sens strict d’une sociologie des professions (Dubar,
Tripier 1998 ) il ne s’agit pas, ou pas encore d’une profession.
Ni reconnue par l’État ou par les conventions collectives, ni
organisée sous forme syndicale ou associative de façon
significative, l’activité de médiateur culturel qui s’est
développée depuis une vingtaine d’années, portée par la
politique de Jack Lang, Ministre de la Culture, est actuellement
encore l’activité de professionnels, voire de bénévoles sans
diplômes spécifiques : militants associatifs, animateurs
socio-culturels, artistes, administrateurs culturels,
conservateurs, etc. Le développement de formations de niveau bac
+ 5 a fait émerger un nouveau type de professionnels, de plus en
plus reconnus, comme on peut le comprendre à un signe
sociologiquement intéressant : la demande, de plus en plus
fréquente, de validation par un diplôme de l’expérience acquise
présentée par les « premiers » médiateurs culturels actuellement
en poste. Cette situation en devenir explique qu’on ne dispose
pas de données chiffrées fiables sur cette population.
Secteur d’activité professionnel en développement, la médiation
culturelle s’appuie sur un ensemble de disciplines classiques,
qui doivent – et elles le font – s’adapter à cette réalité
sociale et à la demande de ce secteur d’activité. Dans le
Département de Paris 3, la formation des médiateurs culturels,
qui est professionnalisante sans avoir le label professionnel,
s’appuie sur plusieurs éléments qu’on peut résumer en trois axes
fondamentaux : une solide culture générale basée sur ce qu’on
peut désigner comme les humanités : esthétique, mythes,
littérature, histoire de l’art, connaissances des arts (théâtre,
cinéma, peinture, danse, musique, etc.) ; une formation plus
spécifiquement professionnelle : muséologie, pratiques
professionnelles, conception de projets culturels soutenue par
des stages, et enfin des disciplines techniques telles que le
droit et la gestion ; enfin un troisième groupe, constitué des
sciences sociales : économie, sociologie et anthropologie.
Pour ce qui concerne la sociologie, elle est enseignée dans
toutes les années du cursus : en première année : sociologie
générale, en deuxième année : méthodes d’enquête, quali et
quanti, en troisième année : socio-économie de la culture
(marché, profession, pratiques culturelles), en M 1 : sociologie
des arts et de la culture, en M 2 pro : sociologie des
institutions culturelles et politiques culturelles, enquête sur
les publics et en M 2 recherche : sociologie des arts, à Paris 3
cela porte sur la sociologie des œuvres. Les étudiants font dès
la deuxième année en groupe des enquêtes de terrain sur les
publics par l’utilisation de questionnaires et d’entretiens pour
l’essentiel, en troisième année ils utilisent leurs
connaissances avec en plus une initiation à l’observation
participante et à la recherche-action pour rendre compte du
travail fait en stage, c’est d’ailleurs le même principe qui est
appliqué en M1 et en M2 pro.
En M1, les étudiants choisissent la discipline dans laquelle ils
réalisent leurs mémoires. Mémoire, qui a, en Médiation
Culturelle à Paris 3, a été maintenu comme mémoire de recherche
: 80 à 100 pages, en fait en général plus, qui leur permet
d’approfondir leurs connaissances théoriques et méthodologiques
par l‘étude d’une question en accord avec un directeur de
recherche. Je peux témoigner du fait que les mémoires soutenus
en sociologie sont d’un niveau au moins comparable à ceux que
j’ai connus dans un département de sociologie. Il faut noter que
les étudiants pallient les manques en formation de sociologie
par la mobilisation des connaissances acquises en histoire
(méthodes de la recherche, histoire de l’art) en économie, et
par leur bonne connaissance préalable du terrain et par leurs
lectures.
Du point de vue de la formation professionnelle, il est
important de souligner la place essentielle que notre discipline
occupe dans ce champ. Les médiateurs culturels dans leurs
fonctions de responsables et de concepteurs de projets culturels
ont besoin en effet non seulement d’avoir une bonne connaissance
du milieu professionnel auquel ils s’adonnent, mais aussi des
publics qu’ils visent. La sociologie pour ces deux aspects est
incontournable me semble-t-il. C’est pourquoi, notre formation
comprend, outre une introduction générale à la pensée
sociologique, une information sur les grands courants théoriques
qui organisent les recherches sur les mondes des arts et de la
culture. D’autre part, la part méthodologique est orientée vers
l’analyse des publics de la culture, ce qui leur permet avec une
bonne information sur les enquêtes qui portent sur les pratiques
culturelles (Donnat par exemple, mais pas seulement) de
concevoir des questionnaires ou des grilles d’entretien, de les
faire passer en situation réelle, et de réaliser un travail
d’interprétation des données recueillies. De plus, la formation
aux méthodes de l’histoire les familiarise avec le traitement
des archives, souvent oublié malheureusement dans la formation
des sociologues. La formation plus générale en première année de
licence et en M1 cherche à démonter les représentations toutes
faites sur la vie sociale. Les étudiants qui demandent cette
formation sont mus en général par des représentations
idéologiques que je qualifierais en première analyse
d’idéalistes. En effet, les idéologies du « créateur incréé »,
du rapport immédiat à l’œuvre, du caractère évidemment universel
des arts et de la culture sont le lot commun de la population
française et celui des étudiants qui arrivent en première année,
et parfois pour ne pas dire toujours, de ceux qui y entrent à
différents niveaux, venant d’autres formations où le travail de
critique des représentations collectives, et clairement de «
désenchantement » du monde des arts, n’est pas fait.
À cela s’ajoute une sociologie vulgarisée qui, apparemment
contradictoire avec ces représentations idéalistes, donne du
monde des arts une image faussée : poids des déterminismes
sociaux sur l’accession aux œuvres d’art, basé sur la confusion,
bien dénoncée par Laurent Fleury (2006) entre déterminants et
déterminisme, qui transforme le constat des premiers en
fatalisme sociologique. C’est donc sur ces deux fronts que
l’enseignement de la sociologie doit se battre : d'une part, il
faut critiquer les représentations iréniques du monde des arts
et d’autre part il faut montrer qu’une action, la leur
lorsqu’ils seront inscrits dans l’activité professionnelle
proprement dite, est possible et potentiellement efficace pour
lutter contre la force des déterminations sociales. Il s’agit
donc pour nous à la fois de leur donner les informations
sociologiques sur les pratiques culturelles, sur le marché dans
ses dimensions à la fois économiques et symboliques, sur les
institutions et les politiques culturelles et leurs fonctions
pédagogiques et de tenter de développer ce qu’il est convenu de
désigner comme un esprit critique. Les usages de la sociologie
par les médiateurs culturels sont fonction du poste qu’ils
occupent. On peut donc donner une liste, mais en précisant bien
que chaque médiateur culturel ne fera appel qu’à l ‘un ou
l’autre de ces usages. Le premier et sans doute le plus évident
de ces usages est l’analyse des publics. Cette analyse a deux
finalités différentes, mais complémentaires : d'une part,
connaître la composition sociale, socio-culturelle du public
d’une institution ou d’une manifestation, à la fois pour adapter
éventuellement l’accueil à une évolution constatée ou souhaitée
du public, faire un bilan de l’activité, demandé de façon de
plus en plus systématique par les financeurs quel que soit leur
statut, enfin pour repérer l’existence d’un non-public, qui
pourra éventuellement être la « cible » d’une nouvelle activité
ou d’un événement destiné à lui faire connaître l’existence de
la structure en question.
La sociologie est aussi mobilisée, de façon moins massive, pour
analyser le type ou le degrés de légitimité culturelle, base de
tout discours justificatif de la mise en place de l’offre
culturelle. C’est en particulier nécessaire pour deux types très
différents de domaines : les arts contemporains, qui ont la
réputation d’être peu « populaires », voire élitistes et dont il
n’est jamais simple de proposer la promotion à des responsables
financeurs toujours inquiets du retour sur investissement, mais
aussi, et a contrario pour la diffusion de pratiques «
populaires » : hip-hop, tags, graphs etc. qui sont trop souvent
accompagnés de réticences culturalistes ou au contraire de trop
grande bienveillance toujours un peu condescendante. La « bonne
volonté » culturelle (Bourdieu) fonctionne dans les deux sens,
ne l’oublions pas.
Enfin, la sociologie aide à l’analyse du système institutionnel
dans lequel se situe l’action des médiateurs culturels. La
sociologie des organisations, mais aussi d’autres approches ici
sont souvent nécessaires au médiateur culturel pour négocier sa
place, son projet, etc.
Un autre aspect important mérite selon moi d’être souligné. Il y
a là un secteur intéressant pour le sociologue. En effet, les
étudiants ramènent du terrain (stages, enquêtes) des
informations et surtout des questionnements concrets tout à fait
essentiels. Ils nourrissent les discussions pendant les cours ou
en direction de mémoire et sont des matériaux tout à fait
passionnants à travailler. Ce serait un autre débat que de
confronter ce qui relève de la pratique et de la théorie, mais
rapidement on peut souligner que tout ce qui peut être repéré
comme des failles ou des insuffisances du discours théorique se
trouve présent dans l’expérience concrète de nos étudiants vécue
sur le terrain qu’ils investissent aux différents niveaux de
leur formation : enquêtes, stages et bien sûr travail de
recherche pour leurs mémoires de M1 et de M2.
Parvenu à ce point, il me semble nécessaire d’introduire une
petite réflexion sur ce qu’est la médiation culturelle. Tout
d'abord, l’idée même de médiation implique qu’il n’y a pas de
rapports immédiats, c’est-à-dire qui pourraient faire l’économie
d’un travail particulier de mise en rapport, en l’occurrence du
public et des œuvres des arts et de la culture. D’autre part,
l’idée de médiation doit intégrer l’idée qu’il existe un conflit
préalable à ce travail. Il existe, en effet, de nombreuses
formes de médiation : médiateur de la République, médiateurs des
ministères ou du CNRS, enfin médiateurs dans les organes de
presse, Le Monde a inauguré la formule pour la presse écrite et
Antenne 2 pour la télévision, mais il y a aussi la pratique de
plus en plus répandue de l’appel à un médiateur dans certains
conflits sociaux sans débouchés apparents lorsque les voies
normales de la négociation ont échoué. Enfin, il n’y a pas de
médiation qui puisse se passer d’une institution, au sens
sociologique du terme tel qu’il a été défini par Fauconnet et
Mauss et repris par Durkheim : Ainsi qu’on l’a fait remarquer
(article « Sociologie » de la Grande Encyclopédie par MM.
Fauconnet et Mauss), il y a un mot qui, pourvu toutefois qu’on
en étende un peu l’acception ordinaire, exprime assez bien cette
manière d’être très spéciale : c’est celui d’institution. On
peut en effet, sans dénaturer le sens de cette expression,
appeler institution toutes les croyances et tous les modes de
conduite institués par la collectivité ; la sociologie peut
alors être définie : la science des institutions, de leur genèse
et de leur fonctionnement. En d’autres termes, il y a toujours
au fondement d’une intervention d’un médiateur, une institution
qui fixe la fonction, le rôle, l’autorité et la légitimité de
l’intervention en question. On ne s’auto-proclame pas médiateur,
on est nommé comme tel avec un mandat et un cahier des charges
précis.
Avant de reprendre ces différents points, je voudrais préciser
une position personnelle sur la médiation et notamment la
médiation culturelle, précision qui me semble nécessaire du fait
qu’institutionnellement les formations à la médiation culturelle
sont souvent inscrites à l’intérieur de départements
d’information et communication. La médiation culturelle n’est
pas pour moi communication, en tout cas elle ne l’est pas de
façon prépondérante. Qu’il y ait de la communication dans
l’activité du médiateur relève de l’évidence, mais cette
évidence ne doit pas masquer que l’action du médiateur est une
action de production d’évènements culturels, de conception
d’institution ou de formation qui mettent un public en relation
avec des œuvres et non seulement un travail d’information ou de
communication sur ces institutions ou sur ces œuvres. Pourquoi
insister sur ce point, d’un point de vue non seulement
institutionnel, mais théorique ? La communication est l’action
de transmettre d’un émetteur à un récepteur une information en
faisant en sorte qu’il y ait le moins de perte ou de bruit
possible dans cette transmission. L’action du médiateur, elle,
consiste à permettre à un public d’accéder à la dimension
spécifiquement esthétique d’une œuvre d’art ou de culture, et
donc ne consiste pas à transmettre seulement une information,
mais à faire accéder à une démarche intellectuelle de création.
Or, cette démarche selon moi ne consiste pas à produire une
information sur un sujet, l’anecdote, mais à proposer un mode
d’appréhension innovant concernant non le thème, mais la manière
même de le traiter. En d’autres termes, la création porte non
sur l’objet, mais sur le mode d’interprétation, ou d’encodage de
l’objet, sur le langage au sens le plus général du terme.
L’innovation, qui est un des impératifs de la modernité en arts,
suppose qu’il y ait un travail sur le code lui-même. Il s’agit
de fait, pour faire court, de brouiller le code pour révéler son
existence et son évidence cachée et faire accéder le public, le
récepteur à la compréhension que toute information est
interprétation ou représentation.
Bertolt Brecht par exemple dans sa volonté de faire apparaître,
par la distanciation, la dimension spectaculaire de la
représentation dramatique, cherche ainsi à faire appréhender aux
spectateurs la dimension de représentation de leur rapport non
seulement au spectacle théâtral, mais, par delà, à la réalité
dans laquelle ils sont inscrits. Louis Althusser définit
l’idéologie : L’idéologie représente le rapport imaginaire des
individus à leurs conditions réelles d’existence. Et comme il y
insiste plus loin le terme essentiel ici est celui de rapport.
Il n’y a pas de relation immédiate des individus à leurs
conditions réelles d’existence, mais une relation doublement
médiée : rapport qui d’abord est imaginaire, déjà médiatisé par
l’imagination et qui d’autre part est l’objet d’une
représentation dans l’idéologie. Double rapport de traduction
par l’idéologie et l’imagination, l’une comme l’autre étant bien
entendu socialement et historiquement formées. Le travail de
l’artiste consiste donc à faire apparaître ce double mode de
traduction en « ajoutant » d’une certaine manière une nouvelle
traduction dans un langage neuf ou à tout le moins renouvelé et
donc insolite, produisant ou étant censé produire une
interrogation sur le mode de l’énonciation de la représentation
dans l’œuvre. Comme le rappelle justement François Dagognet à
propos de la science, mais cela s’applique tout aussi bien selon
moi aux arts : il s’agit de faire voir ce qu’on ne voit pas dans
ce qu’on voit.
La fonction du médiateur culturel n’est pas de traduire en
langage commun ce que l’artiste s’est acharné à dire autrement,
pour cet autrement, mais à amener le public à interroger cet
autrement, à accepter l’idée qu’il vit dans la représentation
d’une représentation et que ce qu’il prend pour la réalité n’est
jamais qu’une traduction idéologique d’une image historiquement
déterminée de cette réalité. Comme le dit Karl Marx, si le monde
était transparent, on n’aurait pas besoin de sciences et
j’ajouterai pas plus d’arts et de culture. C’est l’opacité de
notre rapport au réel qui nous impose de forger des instruments
d’interprétation et de critiquer les représentations qui nous
empêchent de voir ce que nous voyons et de voir qu’il y a
quelque chose à voir. La terre tourne autour du soleil, en tout
cas depuis Copernic et nous continuons à dire que le soleil se
lève à l’est et se couche à l’ouest comme si c’était lui et non
nous, pauvres terriens, qui décrivions dans l’espace un
mouvement elliptique ! D’une certaine manière, c’est aussi vrai
de notre rapport à la réalité socio-historique et la fonction
des sciences sociales, mais aussi des arts, est d’arriver à nous
faire admettre que dans la société aussi c’est la terre et non
le soleil qui tourne.
Il faut, peut-être, ici préciser ce qu’est l’activité du
médiateur culturel. Bien entendu, ici aussi, cette activité est
fonction du poste et du statut du médiateur culturel. Il faut le
souligner, la médiation culturelle couvre un champ d’activité,
dont le centre est la production d’un événement ou d’une action
culturelle, mais qui peut débuter largement en amont comme se
poursuivre largement en aval. Qu’il soit « permanent » d’une
structure ou « intermittent » travaillant sur projet, le
médiateur culturel est d’abord un organisateur d’événement
culturel (festival, exposition, concert, etc.) ou d’activités
culturelles (atelier pour enfant, animation, etc.). Son activité
comprend la conception du projet et sa direction éventuelle avec
la prise de contact avec les artistes, la mise en place d’une
programmation et sa traduction dans la rédaction d’un projet.
Cette présentation suppose une définition du public visé, une
analyse de l’offre existante dans le champ considérée à la fois
dans l’environnement géographique et dans la période proposée.
Elle implique aussi une problématique qui justifie ou explique
l’action envisagée par la recherche argumentée d’une finalité.
Une telle activité suppose, nous l’avons vu, des compétences
sociologiques, la capacité notamment de réaliser des enquêtes de
terrain, mais aussi d’autres compétences en gestion, droit,
économie, voire histoire culturelle et esthétique.
Maintenant, venons-en à la notion de conflit introduite dans la
définition de la médiation culturelle. Cette notion, je l’ai
introduite en faisant allusion aux autres formes de médiation
sociale qui existent et qui, toutes, ont en commun d’avoir été
instituées pour régler un conflit, entre les usagers et les
services publics, entre les lecteurs et leur journal, entre les
travailleurs et leur employeur, entre deux États en conflit,
c’est la fonction de l’ONU par exemple. Mais où se situe donc le
conflit pour le médiateur culturel ? Justement dans la dimension
innovante de l’activité artistique telle qu’elle est définie par
la modernité. C’est un truisme que de dire que l’art
contemporain est rejeté par ses contemporains depuis les
Impressionnistes, qui de ce point de vue sont les vrais
introducteurs des arts plastiques dans la modernité, comme
Baudelaire l’est pour la poésie par exemple. Ce rejet est lié à
ce que j’ai avancé plus haut : les arts cherchent à faire voir
ce qu’on ne voit pas dans ce qu’on voit, parce qu’on ne sait pas
qu’il y a quelque chose à voir. Or ce non-savoir n’est pas
d’accident, il est constitutif de ce que nous sommes par notre
formation, nos conditions sociales d’existence, par nos
idéologies en un mot. Constitutif, c'est-à-dire que nous pensons
être naturellement ce que nous nous représentons être, et c’est
cette représentation même qui fait écran à la vision que nous
propose l’artiste. Il y a donc conflit entre ce que nous pensons
être et donc ce que nous croyons savoir voir et ce que nous
propose de voir l’artiste à travers son œuvre. Voir ce qu’il
nous propose de voir passe donc par un refus, ou une critique,
des instruments que nous croyons naturels qui nous permettent de
voir quelque chose : quand Daniel Arasse intitule son ouvrage On
n’y voit rien, il ne dit pas autre chose : on n’y voit rien là
où on n’a pas encore été amené à voir quelque chose que tout ce
que nous sommes nous détourne de voir. La fonction du médiateur
culturel n’est pas en l’occurrence, contrairement à d’autres
médiateurs, de régler ce conflit, mais de montrer où il se situe
et quelle est sa fonction sociale spécifique. Le conflit ne peut
être réglé en effet par un tiers, mais comme dans le processus
psychanalytique par le travail que chacun fait sur son mode de
représentation de ce qu’il est ou croit être et donc par un
travail sur le processus de production historique qui fait que
nous sommes ce que nous sommes, : un tissu de représentations
historiquement et socialement déterminées. C’est là d’ailleurs
que se situe la question controversée évoquée précédemment de la
confusion entre déterminants et déterminismes.
Comme le montre fort bien Laurent Fleury, le discours critique
de la démocratisation culturelle s’appuie sur un constat
sociologique, celui de l’existence de déterminants sociaux à
l’accession aux œuvres de la culture, mais Un glissement est
opéré entre l’incontestable constat sociologique de taux
différentiels de fréquentation des équipements culturels et le
discours plus idéologique de l’invalidation du projet même de
démocratisation de la culture… . Ce qui a pour conséquence que
la résurgence du mythe laïcisé de la prédestination sert alors
d’argument pour expliquer l’absence de réflexion publique sur
les moyens les plus efficaces d’atténuer (à défaut de supprimer)
l’effet des obstacles symboliques limitant l’accès de la plupart
à la culture. On retrouve ici un processus bien connu : le
constat sociologique de l’existence de déterminants est
transformé en fatum, c'est-à-dire en quelque chose qui,
transcendantal dans son essence, est inaccessible à l’action
humaine. Dans un autre domaine avec d’autres arguments
scientifiques, mais avec la même structure de raisonnement, les
socio-biologistes aux USA ont obtenu la suppression de
l’essentiel des aides spécifiques à la réussite scolaire des
minorités raciales mis en place par John Kennedy en tenant un
discours sur le caractère biologique de l’intelligence et donc
sur son inaccessibilité pédagogique. Je renvoie ici aux
ouvrages, clairement racistes et faussement scientifiques de
Hebert ou de Eysenck par exemple s’appuyant sur des travaux de
psychologues comme Cyril Burt (dont on a démontré d’ailleurs
qu’il s’appuyait sur une falsification des données) et de
quelques autres.
La spécificité de la médiation culturelle est d’être un vecteur
de l’accès démocratique aux biens culturels. Elle est souvent
définie comme une activité citoyenne, au sens d’un devoir
politique, celui de mettre à la disposition du plus grand nombre
et tendanciellement de tous, l’ensemble des productions
artistiques et culturelles disponibles. On sait la place qu’une
telle idéologie a dans l’espace public en France depuis fort
longtemps, qu’on pense comme Philippe Urfalino que cela date du
premier ministère Malraux, ou comme Vincent Dubois de la fin du
XIXe siècle, ou comme Jean-Miguel Pire de la seconde
Restauration ou Monarchie de Juillet, ou enfin comme le
signataire de ces lignes de François 1er . En tout état de
cause, chacun reconnaît la place spécifique de la question
culturelle dans la vie sociale et politique française
aujourd’hui. Comme je l’ai souligné ci-dessus, une telle
politique s’appuie sur le constat d’une réticence à la
consommation culturelle d’une part importante de la population.
Pour la vaincre, les médiateurs culturels doivent tenir compte
des conditions d’accès à ces biens : timidité face à la
sacralisation des arts, souvenirs scolaires qui assimilent plus
la culture à une difficulté, voire une corvée qu’à un plaisir,
et donc ils ont la tache très particulière d’avoir à susciter du
« désir » de culture. Les arts, de ce point de vue ne sont pas
mieux traités par l’institution scolaire, que ne l’étaient les
sciences de la nature, quand, dans les années trente du
vingtième siècle, Gaston Bachelard dénonçait le fait qu’on
enseignait des résultats et non les processus de découverte. Je
ne sais si cela a depuis changé pour les sciences de la nature –
c’était encore le cas quand j’étais lycéen (dans les années
soixante) – mais pour les arts on en est loin, à quelques
exceptions prés, sous forme expérimentale, (toujours remises en
cause pour raisons budgétaires), comme les classes dites à
Projets artistiques concertés (PAC). Le médiateur culturel a
donc, aussi, à lutter contre la sédimentation d’une mauvaise «
habitude » à penser en terme de résultats et non de processus.
Laurent Fleury, s’appuyant sur ses recherches sur les publics du
TNP de Vilar et sur le Centre Georges Pompidou contredit ce
discours fataliste en soulignant que ces politiques publiques du
public peuvent contrecarrer les effets des déterminants sociaux
: Loin d’être impuissants devant les effets de l’habitus, les
institutions culturelles possèdent le pouvoir de modeler la
relation des individus à l’art ainsi que la capacité à produire
les effets sociaux dont celui de confirmer, ou à l’inverse
d’infléchir les effets de l’habitus. Parce que la mise en œuvre
de politiques du public peut se définir comme une action des
institutions sur l’action des individus, alors l’institution
exerce un pouvoir de structuration des pratiques à l’origine
d’un début de réalisation de l’idéal de démocratisation de la
culture. La fonction des médiateurs culturels est donc bien
cadrée, ils agissent au sein des institutions pour provoquer une
mise en cause des évidences, idéologiques, celles intériorisées
sous forme d’habitus pour reprendre le terme de Pierre Bourdieu,
qui imposant un mode du voir, du lire, de l’écouter, nous
rendent aveugles, illettrés et sourds à la nouveauté proposée
par l’artiste. Il y a donc dans l’action du médiateur une part
de « pédagogie », au sens noble du terme – celui qui accompagne,
plus que celui qui distribue du savoir tout mâché – qui consiste
à permettre à un sujet social de produire à partir d’une
expérience inédite à laquelle le médiateur le confronte, de
produire donc les connaissances nécessaires à l’accès à d’autres
formes de représentation de la réalité concrète. La
méconnaissance est première et c’est donc toujours par la
reconnaissance de la méconnaissance comme telle que le sujet
social peut accéder à une forme de connaissance.
Confrontés à l’ensemble de ces questions, les médiateurs
culturels sont amenés à développer des argumentaires pour
négocier avec les financeurs tout d’abord, qui cherchent à
retrouver un retour sur investissement qu’il soit financier ou
symbolique (impact politique par exemple), mais aussi avec le ou
les publics, dont les réticences ne peuvent être levées qu’en
sortant des sentiers battus par la mise en place de procédures
de présentation des œuvres connues ou non ou de pratiques
inhabituelles. Bien entendu, dans cette activité les médiateurs
culturels sont en permanence placés devant le binôme, bien
défini par Claude Grignon et Jean-Claude Passeron : élitisme vs
populisme, ce qui les amène à chercher les moyens à la fois de
plaire sans être condescendants et d’être exigeants sans être
méprisants.
Dans le fond et pour conclure, la fonction de médiateur culturel
est celle assignée au philosophe par Spinoza : accéder à la
liberté par la connaissance vraie, ou au militant
révolutionnaire par Karl Marx. La fonction – éminemment critique
- de la sociologie ici est celle de toute science qui se doit de
dissiper les nuages qui obscurcissent notre rapport à la réalité
et de permettre de voir ce qu’il y a à voir et qu’on ne voit pas
immédiatement dans ce qu’on voit.
Bruno Péquignot (août 2007)
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