Article extrait du dossier "La parentalité à l'épreuve de la précarité" de L'Observatoire n°46/05 ©  L'Observatoire

Des programmes d’éducation parentale pour stimuler la compétence des familles

Que signifie être parent? Etre mère et être père? Peut-on apprendre comment être parent, ou comment être un meilleur père, une meilleure mère, ou bien est-ce une aptitude innée que l’on peut tout au plus améliorer, mais qui, au départ, est un don que l’on a ou que l’on a pas? Pour en parler, un concept nouveau est né, celui de parentalité, néologisme dont le but est de définir, dans un contexte de changement, des rôles et des fonctions qui, jusque dans la deuxième moitié du vingtième siècle, allaient de soi. Le soutien à la parentalité en est le corollaire, fonction nouvelle pour un concept nouveau, comme s’il était nécessaire, voire urgent, de redéfinir aujourd’hui ce qui existe depuis toujours. Les représentations que l’on se fait de la parentalité ont passé d’un cadre structuré, admis comme une évidence, à un ensemble mouvant, complexe, sur lequel on s’interroge. L’exercice de la parentalité est dynamique, nourri de réussites et d’échecs; il varie au fil des expériences vécues avec l’enfant et est tributaire des modalités familiales qui, au cours d’une vie, peuvent évoluer d’une manière qui était jadis impensable. Familles traditionnelles, recomposées, multiculturelles, monoparentales, homoparentales… L’enjeu est de trouver des repères pour aider l’enfant à grandir et l’adulte à s’épanouir.

L’éducation parentale, un soutien à la parentalité

Le but de l’éducation parentale est d’améliorer ses habiletés éducatives et, lorsque c’est le cas, de rompre le cercle vicieux selon lequel les familles à problèmes ont des enfants à problèmes, qui à leur tour élèveront des enfants perturbés. Tout en respectant les valeurs des parents, elle a pour mission de leur faire comprendre, non pas seulement avec des discours, mais par une action qui les implique entièrement, quelles sont les conditions les meilleures pour mener à bien leur tâche d’éducateurs. L’éducation parentale est, selon Pourtois (1984), une activité volontaire d’apprentissage de la part de parents qui souhaitent améliorer les interactions nouées avec leur enfant, pour encourager l’émergence de comportements jugés positifs et réduire celle de comportements jugés négatifs. Pour Terrisse (1997), elle a pour but d’aider les parents à mieux actualiser leurs potentialités éducatives, en développant leur sentiment de compétence et en utilisant le mieux possible les ressources que leur offre leur environnement. L’éducation parentale est, selon ces deux définitions, une action sur le parent qui va se donner les moyens d’agir, à son tour, sur son enfant. En outre, l’influence de ce dernier sur les adultes est prise en considération, adultes qu’il transforme par ses exigences, par sa présence, par son identité. L’enfant n’est plus considéré comme un réceptacle passif mais comme un agent susceptible de modifier son environnement aussi bien que d’être modifié par lui. L’environnement de l’enfant, c’est d’abord ses parents. Le concept de parent dépasse, et de loin, celui de simple géniteur. Il englobe les besoins et les exigences, contraintes obligées dans l’éducation d’un enfant et qui évoluent avec le temps. Il comprend aussi l’amour, l’affection et le soutien sur lesquels se construit la famille, autre concept dont la définition traditionnelle est aujourd’hui remise en question.

Les progrès dont notre société peut se vanter (progrès technologiques, médicaux, abondance de moyens de communication…) ont permis d’améliorer la santé physique et mentale des individus, de favoriser l’accès à l’instruction et à un mieux-être qui, autrefois, était réservé à une minorité. Toutefois, les progrès laissent en marge toute une frange de la population qui, trop pauvre, ou malade, ou encore déracinée, n’offre pas les conditions nécessaires à ce qu’on appelle aujourd’hui une vie épanouie. Les progrès réalisés dans le travail social, avec la reconnaissance de l’individu en tant que sujet, riche de savoirs d’expérience et capable de réflexivité, fournissent des outils permettant de stimuler les compétences des personnes les plus vulnérables. Même si le changement est lent, difficile, même si nul ne prétend détenir des recettes miracles, nous postulons qu’il existe des leviers sur lesquels agir.

La formation des parents, un peu d’histoire

L’éducation des parents est apparue au début du XXe siècle, en même temps que l’on prenait conscience de l’importance de la famille pour prévenir la délinquance et les maladies, et aussi, dans une optique positive, pour favoriser l’épanouissement de la personne (Isambert, 1959). L’éducation, cependant, n’était pas posée comme une intervention entre partenaires égaux. C’était un acte posé par un expert en faveur d’une personne ou d’un groupe qui recevait le savoir dont il était privé. Plus tard, orientée davantage vers le développement de compétences et la formation des parents, l’éducation des parents s’appuiera sur une vision plus égalitaire de la société. Les programmes d’éducation parentale tels qu’ils se développent aujourd’hui prennent naissance dans le vaste courant des pédagogies de compensation dont le but est de faciliter l’insertion scolaire d’enfants issus de classes sociales défavorisées. La démarche n’est pas uniquement humanitaire, elle se fonde également sur une recherche d’efficacité et un investissement productif. Les programmes Head Start, mis en route aux Etats-Unis au cours des années 1960, visent le développement de l’enfant en âge préscolaire à travers des activités impliquant sa famille. Les modes d’intervention sont variés: présence d’un home visitor, appels téléphoniques réguliers, recours à la télévision ou à d’autres média, groupes de rencontre parentales... et visent à prévenir les abus, la négligence ou la maltraitance qui affectent les populations les plus démunies.

D’autres programmes d’éducation parentale se sont mis en place. Ils visent notamment la formation des adolescents, parents effectifs ou potentiels, celle des grands-parents, des enseignants dans leur collaboration avec les parents, des familles monoparentales, recomposées, confrontées à la maladie, à la précarité, à la délinquance... Ils émanent de divers secteurs (sanitaires, sociaux, éducationnels), avec leurs orientations spécifiques. Quel que soit le type d’intervention, le concept de changement en est un moteur essentiel. Il implique une évolution vers un mieux-être, une meilleure image de soi, une communication plus fluide, ou encore une plus grande habileté à comprendre le développement de l’enfant et à y faire face.

Les fondements théoriques des programmes mettent l’accent sur l’un ou l’autre objectif, tout en soulignant la part d’inconnue que tout projet comporte. En effet, à l’enthousiasme des premières interventions en milieu défavorisé a succédé une phase de désappointement, étant donnée la minceur des résultats effectifs et la disparition progressive des résultats au cours du temps (Pourtois et Desmet, 1991). La réflexion qui a mûri au cours des années suivantes a révélé l’importance de créer des projets complexes, dans une démarche systémique. Nous avons vu apparaître des projets nouveaux, multiréférenciés, à l’évaluation prudente autorisant la prise en compte de l’inattendu, de l’implicite, de l’inexpliqué. Les programmes d’éducation parentale postulent que le changement au sein des familles, quelles qu’elles soient, est possible, que les moyens pour y parvenir existent. Quelles sont les grandes options des projets menés en éducation parentale aujourd’hui? Qu’est-ce qui les caractérise? A partir de quels indicateurs peut-on se prononcer sur leur opportunité et leur succès?

Les concepts

Les programmes sont traversés par des concepts transversaux qui marquent le champ social actuel. Il s’agit par exemple de la résilience (Terrisse et al., 2001), qui sous-entend un processus développemental contingent, lié à des facteurs environnementaux variant dans le temps et dans l’espace. L’individu, selon Terrisse, ne naît pas résilient dans l’absolu, il devient résilient à quelque chose, c’est-à-dire qu’il parvient à atteindre une adaptation fonctionnelle malgré des circonstances adverses ou menaçantes. Le concept est en vogue aujourd’hui; l’usage qu’on en fait n’est pas toujours adéquat. En effet, la résilience est parfois montrée comme le fait du héros, de la personne choisie, en opposition à la foule des non-résilients qui restent en marge et sont vaincus par les événements. Dans le contexte qui est le nôtre, nous entendons par résilience la capacité d’affronter les déconvenues ordinaires, de surmonter son découragement, de trouver en soi l’énergie nécessaire pour aller de l’avant. La résilience s’articule étroitement avec le concept d’empowerment (Dunst, Trivette & Deal, 1989), concept dynamique qui met en jeu la force de la personne, sa capacité d’apprendre, de prendre confiance en soi, de mettre en place un cercle vertueux. Les deux concepts, de résilience et d’empowerment, impliquent l’existence d’un modèle horizontal où les compétences éducatives des parents, mêmes les plus démunis, sont reconnues et où les échanges se font sur un pied d’égalité, chacun apportant des expériences différentes dans une relation de partenariat.

Dans cette perspective, la finalité de l’éducation parentale n’est donc pas d’apprendre à des parents considérés comme en difficulté dans leurs rôles éducatifs ce qu’il faut faire pour mieux élever leurs enfants. Elle vise au contraire leur appropriation de connaissances et de compétences et une plus grande confiance en leurs capacités éducatives. Nous pouvons ajouter le concept d’autodétermination («enabling») dans la prise en charge de son projet éducatif, concept selon lequel l’individu est considéré comme le plus apte à définir et à comprendre ses besoins et à se placer dans une dynamique de développement. L’individu est donc compétent, le premier expert de sa vie, ce qui ne veut pas dire qu’il puisse toujours s’en sortir seul. Cette faculté à l’autodétermination doit être suscitée par un travail de soutien aux parents.

L’estime de soi est l’évaluation plus ou moins positive que la personne donne de ses aptitudes et identité. Cette notion est liée à celle de concept de soi, ou self concept. L’estime de soi joue un rôle sur l’apprentissage, l’adaptation aux événements, l’instauration d’un réseau social. Il est fortement lié au style éducatif des parents (Kellerhals et Montandon, 1991). Une faible estime de soi naît dans un contexte familial autoritaire, contrôlant, où l’accent est mis sur la similitude; en revanche, une bonne estime de soi naît dans un contexte familial ouvert, créatif, où prédominent l’autorégulation et la motivation de l’enfant. Dans les milieux défavorisés, le manque d’estime de soi est un frein qui rend inimaginable, pour les personnes qui en souffrent, l’idée même d’une situation différente, plus positive. Les programmes d’éducation parentale travaillent sur cette composante essentielle pour favoriser le changement.

Travailler avec les parents

La démarche proposée dans les programmes d’éducation parentale peut être orientée vers le traitement de problèmes (maltraitance, délinquance, assuétudes, handicap) ou s’orienter vers la prévention et l’optimisation du développement de la personne. Quelques grandes lignes qui sous-tendent les programmes:
• comme la famille est le premier facteur influençant le développement de l’enfant, la famille de l’enfant aussi bien que sa communauté doivent être parties prenantes dans le programme;
• le programme encourage une participation active du public, plutôt que de le confiner à un rôle passif de personnes assistées;
• le programme favorise la diversité culturelle et n’impose pas une idéologie unique;
• le programme est fondé sur les besoins des familles;
• le programme consiste en un dispositif souple et adapté à la spécificité des personnes.

Christine Barras. Jean-Pierre Pourtois. Université de Mons-Hainaut.
Bernard Terrisse. Université du Québec à Montréal