A Paris, l’offre culturelle est vaste, variée, permanente ;
Il suffit de consulter L’Officiel des spectacles pour le constater. Mais un français sur cinq seulement bénéficie de cette offre culturelle, et des enfants ne sont jamais allés au cinéma ou au cirque, des adultes n’ont jamais vu une pièce de théâtre ou de concert

 Certes, la télévision permet aujourd’hui d’accéder à un grand nombre d’évènements,  et en cela elle concourt à établir une forme d’égalité. Mais un film vu sur le petit écran de la télé, encore réduit par les bandes noires et haché par des interruptions publicitaires, ne provoque pas les mêmes émotions que le même film vu au cinéma sur un écran panoramique, en dolby stéréo et dans une salle sombre. Et c’est bien de cela dont il s’agit : d’une inégalité d’accès à un plaisir, à une émotion, comme si le film était censuré pour les uns et pas pour les autres, comme si les uns avaient accès à quelque chose de plus que les autres. L’inégalité d’accès à la culture n’est pas la plus criante ni la plus visible, mais si l’école est obligatoire et gratuite pour tous, si la santé est globalement prise en charge, la culture n’est pas obligatoire, et elle est payante : autant dire qu’elle est un privilège.

 

La culture est un luxe,  partageons-la

 

Créée en 1998, l’association Cultures du Cœur a pour objectif d’agir contre l’exclusion culturelle en offrant notamment des places gratuites de spectacles aux personnes et familles défavorisées. Sa devise ? « La culture

est un luxe, partageons-la.»

            Lorsque je contactai Céline Abisror, chargée de mission à Cultures du Cœur de Paris, afin d’en faire bénéficier les personnes du foyer de Grenelle, il me semblait évident qu’on allait se ruer sur les places offertes et que mon rôle consisterait à “réguler” la demande.

Des places de cirque furent ainsi offertes à une mère et ses deux enfants pour un dimanche après-midi ; elle oublia d’y aller. Il en fut de même pour des places de théâtre données à deux personnes sans domicile fixe.

 

D’abord agacée puis déçue, j’eus ensuite le sentiment d’avoir raté quelque chose, de n’avoir rien compris. Le loisir culturel et le plaisir qui en découle, n’est pas une évidence pour tout le monde ; il faut donc interroger les évidences. Cet évitement face à une offre

est-il un refus ? Comment faire prendre conscience que le droit à la culture est aussi fondamental que le droit à la santé ou à l’éducation ? La frustration culturelle est intériorisée, admise et ne provoque ni protestation ni lutte – et pourtant le manque cruellement ressenti.Il s’agissait donc, d’une part, de faire prendre conscience de la possibilité d’y accéder, d’autre part, de prouver qu’une telle démarche était sans risque 

Une des premières grandes sorties à été le Cirque de Pékin. Cultures du Cœur m’avait donné Vingt places ; je les proposai en expliquant d’emblée que j’y irai avec mes enfants, que le prix des places démarrait à 30 euros mais qu’elles étaient gratuites pour nous, que c’était un des plus beaux cirques du monde.

Hésitations d’abord. «Ça se passe où ?Porte Dorée ? C’est loin ? … Tu viens ? Parce que si non je n’y vais pas»  Rendez-vous fut donné devant le Foyer. Nous étions vingt-

et-un, et c’est au moment de partir que j’annonçai que faute de place je n’irai pas et que le

groupe serait géré par Patricia. Ils ont failli ne pas y aller. Je me suis fâché , puis finalement …

«Le chapiteau du cirque Phoenix était comble, c’était magnifique» , raconte Edouard ; «Ma  fille qui n’est reste pas en place était concentrée durant tout le spectacle»,

constate Patricia ; «c’est la première fois de ma vie que j’allai au cirque», confie Françoise ; «J’ai vu le cirque à la télé après, ça n’a rien à voir avec ce que j’ai vu sur place», assure Kamel ; «Tu as vraiment raté quelque chose», regrette Cherifa.

Le Désir est donc bien là, ainsi que la joie qui en découle. Mais aller au spectacle, ça s’apprend, ça s’acquiert, ça se cultive, ça relève d’une démarche, d’un effort de départ. Pour des personnes ou des familles qui n’y ont pas été habituées, que les institutions culturelles

appellent le «non public», il faut donc d’abord les apprivoiser, au sens du Petit Prince, c’est-à-dire commencer par se rencontrer dans un désert, se parler pour afin avoir confiance en soi- même et en l’autre, et s’accepter.

La suite paraît plus évidente ; en effet, lorsqu’on propose un programme de sorties aux enfants et aux adultes, ils s’y inscrivent bien volontiers, mais la crainte de l’abandon demeure, et il faut une ou deux accompagnatrices.

Depuis le début de l’année 2004, un groupe s’est formé pour “sortir ensemble” au spectacle, on a ainsi vu une comédie musicale, un spectacle à sketches et une pièce de théâtre de la commédia dell’arte. C’est Antoine, 15 ans, qui nous guide dans le métro car il a un projet de travailler à la RATP. Pour lui, c’est toujours un événement de sortir du XVe. Il

nous arrive parfois après le spectacle d’aller boire un pot ou manger quelque chose : on reparle du spectacle ,des moments les plus drôles, de la beauté des actrices, on apprend à se connaître à travers ce que l’on a aimé ou pas aimé. Les mères de famille rentrent avec leurs enfants - qui protestent parce qu’ils sont grands et peuvent rester encore – et les “tout seuls ” continuent la soirée.

Je ne saurais dire si notre quotidien est plus supportable après, mais nous sommes convertis par une relation qui commence et qui continue avec des souvenirs de fous rires, d’exceptionnel, d’émotions partagées et de grande complicité.

 

Doris Domingo 

 

 

Dernier spectacle vu par le groupe “Sortie spectacles” : Scaramouche, au théâtre Déjazet (jusqu’au 29 avril). A part Yannick, 40 ans et Clément, 9 ans, nous avons tous aimé cette pièce un peu brouillonne mais typique de la commedia dell’arte, avec jeu théâtral, masques, chants, danses, et même duel. Site Internet de cultures du Cœur : www.infospectacles.com   

 

********************************************************************